Auteur/autrice : hannelore@conservatoireaugmente.com

  • Migrations intérieures

    Migrations intérieures

    En développant un style tout en fluidité faisant le lien entre hard bop, funk et avant-garde, le tromboniste Robin Eubanks propose dans sa musique naturellement syncrétique un condensé des grands enjeux esthétiques auxquels le jazz afro-américain s’est trouvé confronté ces dernières décennies et s’impose comme l’un des musiciens les plus intègres et respectés de la scène contemporaine. Portrait.

    On a un peu tendance à négliger, aujourd’hui qu’il s’est diffusé un peu partout sur la planète pour entrer en dialogue(s) avec une multitude d’autres formes, d’autres styles et d’autres traditions musicales, que le jazz aux États-Unis demeure pour une grande part affaire de filiations, de terroirs et de « migrations intérieures ». Le parcours exceptionnel du tromboniste Robin Eubanks en est une magnifique illustration qui, en quelque quarante ans d’une carrière aussi riche que diversifiée, l’aura vu passer de sa Philadelphie natale à l’effervescente scène new-yorkaise des années 1980-1990, pour, parcourant tous les styles empruntés par la musique afro-américaine contemporaine, développer entre tradition et modernités un langage éminemment personnel, à la fois profondément ancré dans le terreau du jazz et subtilement expérimental.  

    Philly Sound : du funk à Sun Ra  

    Né en 1955 à Philadelphie, dans une famille de musiciens, Robin Eubanks est d’abord et avant tout le fruit de cet environnement particulièrement favorable. Avec un oncle, Ray Bryant, pianiste hard bop, partenaire tout au long des années 1950 et 1960 des plus grands génies du jazz d’après-guerre (Miles Davis, Sonny Rollins, Art Blakey…) et une mère professeure de piano pouvant se prévaloir d’avoir donné ses premières leçons au jeune Kenny Barron, Robin et ses jeunes frères Kevin et Duane, respectivement guitariste et trompettiste, ne pouvaient décemment faire autrement que choisir à leur tour la carrière de musicien professionnel. Au trombone dès l’âge de huit ans, Robin, en plus d’une solide formation académique, va très vite s’imprégner du son si spécifique de la riche scène musicale locale – commençant dès l’adolescence à jouer avec Kevin dans les orchestres funk de son quartier dans l’esprit de James Brown ou de Sly & the Family Stone, mais aussi à fréquenter de grands musiciens de jazz comme le tromboniste du big band de Count Basie, Al Grey, qui le prend sous son aile et même, à l’autre extrémité du spectre esthétique, le grand prêtre free cosmique Sun Ra, installé alors à Philadelphie avec son Arkestra, et aux côtés de qui il enregistre en 1978 son premier disque officiel, Other Side of the Sun…  

    New York is Now : le mouvement M’Base  

    Ayant intégré par l’intermédiaire d’Al Grey le groupe d’un autre tromboniste majeur, Slide Hampton, Robin Eubanks, au tournant des années 1980, part s’installer à New York et y commence une carrière de musicien free-lance. Multipliant les collaborations dans tous les styles et registres (du groupe pop arty Talking Heads au funk harmolodique du batteur Ronald Shannon Jackson…), Robin Eubanks, en plus de parfaire sa formation « classique » en intégrant occasionnellement les formations de légendes du jazz comme Art Blakey ou McCoy Tyner, se met progressivement à fréquenter avec assiduité la scène avant-gardiste downtown gravitant autour de personnalités comme John Zorn ou Tim Berne (Hank Roberts, Herb Robertson, le batteur Bobby Previte…), mais aussi un collectif de jeunes musicien·nes installé·es à Brooklyn et regroupés sous l’appellation M’Base autour des saxophonistes Steve Coleman et Greg Osby, de la pianiste Geri Allen ou encore de la chanteuse Cassandra Wilson. Embrassant en un vaste geste syncrétique toute l’histoire du jazz et des musiques populaires afro-américaines (du bebop au hip hop) ; ouvrant résolument son univers aux musiques du monde entier (des traditions rythmiques orientales aux grooves caribéens) ; poussant toujours plus loin l’exploration de structures complexes tout en rapports et proportions – le mouvement M’Base réussissait la gageure de faire danser les nombres en une musique de joie réconciliant véritablement le corps et l’esprit. Happé par ce vent de renouveau, Robin Eubanks, sous le charme, s’engage alors sans réserve dans cette nouvelle direction, participant aux enregistrements visionnaires de Steve Coleman (World Expansion) et Geri Allen (Open All Sides in the Middle) et surtout débutant pour son propre compte une carrière en leader directement influencée par cette esthétique hybride et authentiquement révolutionnaire.  

    Les années JMT : l’affirmation d’un style  

    Tout en continuant de diversifier ses collaborations dans son activité de sideman (du bluesman B. B. King au pianiste sud-africain Abdullah Ibrahim), Robin Eubanks va alors enregistrer pour le label allemand d’avant-garde JMT quatre albums majeurs posant les bases d’un univers personnel définitivement éclectique. Au-delà de leurs différences circonstancielles liées principalement au casting des musiciens invités, Different Perspectives, paru en 1988, Dedication en 1989, Karma en 1990 et Mental Images en 1994 forment un corpus cohérent, déclinant dans une veine résolument progressiste les multiples facettes d’un univers kaléidoscopique, passant avec un grand naturel du funk mutant aux rythmiques complexes propre à l’esthétique M’Base au post-bop moderniste hypercontemporain influencé tout autant par les Jazz Messengers d’Art Blakey que par le courant émergent des Young Lions incarné alors par le quartet de Branford Marsalis. Entouré de la fine fleur de la nouvelle génération (toute l’équipe M’Base !) mais aussi de grands noms du jazz, tous styles et générations confondus (le contrebassiste Dave Holland, le pianiste Mulgrew Miller, les trombonistes Slide Hampton ou Clifton Anderson), Robin Eubanks ose tout dans ces albums fondateurs, allant même jusqu’à truffer son instrument d’effets électroniques pour le faire sonner à la manière d’une guitare électrique en hommage aux grands groupes de fusion des années 1970 comme le Mahavishnu Orchestra et Return to Forever.  

    Mental Images, Dave Holland et enseignement…  

    Après avoir créé un nouveau groupe, Mental Images, dans une configuration orchestrale plus traditionnelle (avec notamment son frère Duane à la trompette et Antonio Hart au saxophone alto) et enregistré à sa tête une poignée de disques résolument jazz (dont 4: JJ/Slide/Curtis & Al rendant un hommage explicite à ses références en matière de trombone), Robin Eubanks, au tournant des années 2000 va progressivement mettre en veille son activité de leader – poursuivant ses collaborations occasionnelles avec des géants du jazz (J. J. Johnson, Elvin Jones, Joe Henderson) mais surtout s’installant durablement au cœur des différentes formations du contrebassiste et compositeur Dave Holland. Du quintet de Point of View paru en 1998 à l’octet de Pathways en 2010 en passant par le big band de What Goes Around en 2002, le tromboniste, pendant plus d’une décennie, sera de toutes les expérimentations orchestrales du Britannique, enregistrant sous sa direction pas moins de 10 albums en mettant sa science des timbres et la fluidité de son phrasé au service d’une musique élégante et moderniste tissant des liens originaux entre une sorte de hard bop post-Blue Note aux accents avant-gardistes et quelques jungles mingusiennes resongées… L’autre grand événement qui accaparera le musicien durant cette même prolifique période en le tenant momentanément éloigné de son travail de leader est son entrée au sein du Conservatoire d’Oberlin dans l’Ohio en tant que professeur de trombone et de composition jazz. Il y restera pendant plus de 20 ans, poursuivant par la suite son activité d’enseignant, devenue essentielle dans son équilibre personnel, au sein d’institutions prestigieuses comme le New England Conservatory, le Berklee College of Music de Boston ou encore le Conservatoire de San Francisco.  

    Tradition et expérimentation

    Reconnu désormais de façon unanime comme l’un des trombonistes majeurs non seulement de sa génération mais aussi de l’histoire récente du jazz afro-américain, Robin Eubanks, depuis une quinzaine d’années, partage son activité de musicien entre sa participation à quelques grandes institutions du jazz orchestral contemporain (le Mingus Big Band, le SF Jazz Collective) et la poursuite pour son propre compte d’expérimentations langagières et formelles toujours plus personnelles. Engageant son instrument dans d’improbables métamorphoses soniques au prisme d’effets électroniques savants, Robin Eubanks continue d’inventer une musique résolument hybride, à la fois fondamentalement « ouverte » dans sa façon de s’aventurer du côté du funk et du rock dans ses rythmes et sonorités et solidement ancrée dans le jazz tant par sa grammaire que sa foi immodérée dans l’improvisation. Garant de la tradition et constamment tourné vers l’innovation, Robin Eubanks demeure en cela fidèle à l’esprit syncrétique du jazz – musique « créole » par excellence qui, en multipliant à ses frontières ces zones mouvantes d’échanges et de frictions où styles et genres s’interpénètrent en hybridations inédites, apparaît plus que jamais comme l’un des espaces privilégiés où s’affirme la beauté composite de notre humanité globalisée.

  • La fureur de rire

    La fureur de rire

    Le mythe d’Orphée, Ludovic Lagarde le connaît bien pour l’avoir déjà fréquenté au théâtre et à l’opéra. Invité à mettre en scène Orphée aux Enfers d’Offenbach, il s’est plongé dans le XIXᵉ siècle de Haussmann et de Napoléon III, de Feydeau et de Courteline pour comprendre la portée de ce pastiche et la critique sociale qu’il met en œuvre. Anatomie d’une œuvre irrésistible. 

    Ce n’est pas la première fois que votre parcours de metteur en scène croise le mythe d’Orphée

    Je suis d’abord un homme de théâtre, donc l’univers de la mythologie grecque et du théâtre antique est très important pour moi. Un des premiers opéras que j’ai mis en scène était l’Orphée et Eurydice de Gluck, à l’Opéra de Lausanne, et c’est un très beau souvenir. J’ai ensuite monté l’Orfeo de Monteverdi avec Christophe Rousset à la Salle Pleyel, ce sont deux œuvres que j’adore. Mais je n’avais jamais travaillé Offenbach. J’ai surtout côtoyé l’opéra baroque puis beaucoup d’opéras contemporains. J’ai découvert l’opéra bouffe avec Orphée aux Enfers.

    Qu’est-ce qui vous a frappé en découvrant cet opéra ?

    D’abord le côté pastiche, qui m’a beaucoup interrogé. Je me disais : « Mais qu’est-ce que c’est ? Pourquoi ça moque le mythe ? » Et puis je me suis plongé dans cette époque. Le milieu du XIXᵉ siècle, je le connais par la littérature : Zola, Baudelaire. J’ai pensé à Paris qui change avec Haussmann, aux grands boulevards… Mais je n’avais jamais monté d’œuvres de l’époque de Napoléon III, même en théâtre. Donc j’ai lu des livres d’histoire. Je pense que, pour comprendre une œuvre, c’est mieux d’en comprendre le contexte, qu’il soit historique, politique… Et puis, ce qui m’a aidé tout de suite dans la lecture, c’est que l’œuvre est à peu près contemporaine de la parution de Madame Bovary de Flaubert. Aujourd’hui c’est un grand classique, et on a oublié que cette œuvre avait été censurée, et qu’elle était considérée comme subversive. C’est pour ça, je pense, qu’elle est toujours vive : il y a dedans contenue la révolte d’une femme. Le roman nous parle de la libération d’une femme, de la volonté de vivre pleinement et librement sa sexualité, du refus du couple bourgeois, et il porte en même temps une dimension tragique parce que l’héroïne s’endette énormément, ce qui est une autre question contemporaine sur la consommation. C’est intéressant de le comparer avec l’Orphée d’Offenbach. Pour moi, ça éclaire sa trajectoire, parce que quand même, cette Eurydice est assez stupéfiante ! On le voit dès la grande scène de ménage du premier tableau, quand elle dit à Orphée qu’elle n’aurait jamais dû l’épouser et qu’il l’ennuie à mourir avec ses pantoufles et son violon. Cette liberté qu’elle a, et son idée de briser son couple et ses conventions bourgeoises pour retrouver son berger sont assez frappantes. C’est la volonté d’émancipation, l’irrévérence et la subversion d’Eurydice qui m’ont aidé à entrer dans l’œuvre.

    Un protagoniste important de l’opéra d’Offenbach est l’Opinion publique. Pouvez-vous nous en parler ?

    Normalement, c’est l’amour qui pousse Orphée à aller chercher Eurydice, mais là, pas du tout, c’est cette Opinion publique. En fait, ça pourrait être une sorte d’Elon Musk. Ce qui m’intéresse, c’est de ramener les œuvres à aujourd’hui, de trouver l’équivalent dans notre époque. C’est un peu exagéré mais ce que représente Elon Musk, le vent d’« anti-wokisme » qui souffle aux États-Unis, le MAGA, bref cette espèce de révolution réactionnaire qui s’opère en ce moment culturellement, moralement, politiquement, qui veut revenir sur les acquis, sur les libertés, sur les droits… il y a quelque chose de ça. C’est une façon intéressante de lire l’œuvre, comme une volonté de ce couple de vivre pleinement sa vie sexuelle, de sortir des sentiers battus, de casser le modèle réactionnaire, opposé à une opinion publique qui veut les ramener dans le droit chemin du vieil ordre moral. Quand on regarde le plan de l’histoire, on est juste soixante ou soixante-dix ans après la Révolution française, et pourtant une révolution réactionnaire a déjà eu lieu : la restauration de l’Empire avec Napoléon III. Ça va très vite. On passe de Marie-Antoinette au modèle du couple bourgeois vivant boulevard Haussmann, qui a déjà la structure d’aujourd’hui, et déjà un couple qui veut s’en émanciper.

    L’opéra a pourtant été plutôt apprécié par Napoléon III. Est-ce en partie la dimension humoristique qui a permis de faire passer la pilule ?

    Absolument, et ça, je m’en méfie. J’en reviens à ma première impression : ce côté pastiche qui crée du divertissement avec les grands mythes pour amuser la galerie et la bourgeoisie de l’époque, et l’empereur au passage, l’ancêtre du divertissement privé parisien, ce n’est pas trop pour moi a priori. Ce qui ne veut pas dire que le comique ne m’intéresse pas. Il y a une fantaisie dedans qui est intéressante à partir du moment où elle s’ancre sur des choses un peu plus construites.

    Cet humour de vaudeville fonctionne-t-il encore aujourd’hui ?

    C’est une vraie question. Je n’ai pas une passion pour le vaudeville, mais j’aime bien Feydeau, et j’avais autrefois mis en scène des pièces de Courteline de façon assez sombre. Plus on tire vers le cruel, plus c’est drôle, mais c’est un rire différent. On peut faire sortir le rire pas forcément de manière vulgaire, en insistant sur une dimension ridicule et tragique ou sur la critique sociale. Si on accentue certains traits, ça peut être très intéressant dans son mécanisme. C’est beaucoup affaire d’interprétation. Le XIXᵉ siècle est un siècle de profonde mutation. Après la Révolution s’invente la culture moderne, on le voit dans le roman, dans la poésie, et dans l’opéra. Le vaudeville fait atterrir Molière et Marivaux dans un salon bourgeois. Il est destiné à un public issu de la nouvelle bourgeoisie. Mais en même temps il le fait parfois avec génie. On le retrouve dans les films de Godard de la première période, notamment dans Une femme est une femme. Ce canevas de la femme qui trompe son mari, du mari qui trompe sa femme et du couple qui se réinvente est éternel.

    Comment traduire l’actualité de l’œuvre ?

    La direction que j’ai prise est plutôt contemporaine. Une question qui m’intéresse et sur laquelle je poursuis encore ma réflexion, c’est celle du cabaret. Orphée aux Enfers est écrit pour ça, il y a un côté numéro, qu’on retrouve toujours dans les mises en scène de l’œuvre. C’est quelque chose que l’on veut explorer avec Marie La Rocca, qui créera les costumes, en s’inspirant d’un certain type de cabaret qui peut se faire aujourd’hui. Cet opéra est riche d’un point de vue spectaculaire. Il y a le cabaret et puis il y a l’autre plan, cette histoire des dieux qui viennent se divertir sur la terre. J’ai lu et travaillé l’Amphitryon de Molière et celui de Kleist, qui abordent ce thème. Dans ces pièces, Amphitryon étant parti à la guerre, Jupiter prend son apparence, vient sur terre la nuit, se glisse dans le lit de sa femme et repart le lendemain dans l’Olympe. Ce motif des dieux qui viennent sur terre et se glissent parmi les humains pour les abuser est un des ressorts comiques de la pièce, avec le berger Aristée qui est en fait Pluton déguisé, et le deuxième tableau où tous les dieux rentrent sur l’Olympe à l’aube, après leur nuit échevelée sur la Terre. C’est tout un imaginaire qui est vraiment intrigant, trouble. C’est ça qui est intéressant dans ce genre d’œuvre, il y a énormément de strates : l’adultère, le cabaret, les dieux, la métamorphose, la question politique, la question morale. J’ai appris à découvrir le côté complexe et sympathique d’Offenbach.

    Propos recueillis par Lorraine Monteils

  • Comment être à la fois d’ici et de nulle part ?

    Comment être à la fois d’ici et de nulle part ?

    De quoi la musique française est-elle le nom ? Lorsqu’on parle de musique française, on pense immédiatement à des œuvres bien connues signées Couperin, Rameau, Berlioz, Gounod, Saint-Saëns, Massenet, Fauré, Debussy ou Ravel. Ces partitions ont été associées à un jeu à la française qui a longtemps distingué des musiciennes et des musiciens dont la plupart avaient été formé·es au Conservatoire de Paris. Il y eut aussi un son français lié à des instruments construits en France et dont la facture les différenciait de ceux qui sortaient des ateliers et des manufactures italiens, allemands ou américains. Et on oublie souvent qu’il exista une manière française d’écouter en phase avec celle d’exécuter les pièces du panthéon d’auteurs dont on vient de parler.

    Tout au long du XXᵉ siècle, l’internationalisation de la vie musicale a mis à mal cette spécificité. La diffusion des disques au-delà des frontières, le déplacement incessant des artistes d’un continent à l’autre, les lieux de brassage que sont les stages d’été ou les concours internationaux ont contribué à atténuer les traits qui avaient individualisé les musiques, les artistes et les publics pendant des siècles. Au point qu’à l’heure du grand marché global, on en vient à se demander si l’étiquette musique française ne désigne plus qu’une forme de provincialisme musical vouée à une inéluctable disparition. Rémy Campos propose des éléments de réponse à cette épineuse question.

    Une nation à part ?

    Pour les Européens, l’existence de nations est une vieille évidence. Au XIIIᵉ siècle, à Paris, sont fondés des collèges qui accueillent les étudiants étrangers de la Sorbonne : Danois, Suédois, Écossais, Anglais, Lombards, habitants des principautés allemandes, etc. Le terme qualifia longtemps aussi bien les étudiants normands que picards ou encore ceux venus de l’Alsace, de l’Artois, du Roussillon et des Flandres hébergés par Mazarin sur les bords de la Seine dans un Collège des Quatre-Nations qui abrite aujourd’hui l’Institut de France.

    Dès la fin du XVIIᵉ siècle, l’idée de communautés musicales singulières s’impose définitivement. La comparaison tourne d’ailleurs souvent à la compétition. Les épisodes de la rivalité franco-italienne sont dans tous les livres d’histoire : querelle des Bouffons, attaques de Jean-Jacques Rousseau contre Lully, guerre des piccinistes contre les gluckistes. Rares furent les musiciens à plaider pour la concorde, tel François Couperin qui publie un Parnasse ou l’Apothéose de Corelli (1724), balancé l’année suivante par un Concert en forme d’Apothéose à la mémoire de l’incomparable M. de Lully – un Italien devenu fondateur de l’école française.

    Avec le romantisme, les nations musicales ont tendu à se confondre avec les États en cours de constitution sur le continent européen. Il devint évident qu’un pays devait posséder un caractère musical propre dont on irait chercher les éléments dans le passé lointain. Les chants populaires furent recueillis par des folkloristes enthousiastes tandis que les monuments de l’art savant étaient rassemblés dans des collections imprimées dont le modèle fut la série publiée par la Société Bach de Leipzig à partir de 1850. La musique était dorénavant ancrée dans les lieux.

    La France, pays de sangs mêlés, appartenait à de multiples ensembles : méditerranéen aussi bien qu’atlantique, alpin et pyrénéen à la fois, et après l’extension de son empire colonial, asiatique, africain et pacifique. La fabrication d’une imagerie musicale nationale unifiée comme il s’en produisit en Espagne ou en Hongrie, par exemple, était tâche impossible. Ajoutons que l’étiquette « musique française » supposait que ses traits caractéristiques auraient traversé le temps. Or, quoi de commun entre deux musiciens nés en France comme Léo

    Delibes et Pierre Boulez ? Entre l’Henry VIII de Camille Saint-Saëns et le Saint François d’Assise d’Olivier Messiaen créés à un siècle de distance à l’Opéra de Paris ? Entre les musiciennes et les musiciens qui enseignèrent au fil des générations au Conservatoire de Paris sur des instruments qui ne cessaient de se transformer ?

    Une irrépressible assimilation

    Pour comble de complication, les Français n’ont eu de cesse de s’adjoindre des artistes venus du monde entier. Installés en général dans la capitale, ils ont donné au pays une partie non négligeable de son répertoire et de ses interprètes les plus en vue. Qui oserait soutenir que Les Huguenots de Meyerbeer, qui fut longtemps l’œuvre lyrique la plus jouée au monde, n’était pas un grand opéra français ? Qui imaginerait dissocier les pièces de piano de Chopin des salons parisiens qui les ont vues naître ? Qui concevrait la french touch au cinéma sans les musiques de Vladimir Cosma ? Ou la chanson de variété française sans une foule d’artistes venus d’autres pays, de Charles Aznavour à Jacques Brel en passant par le Monégasque Léo Ferré ?

    Au lendemain de la tourmente révolutionnaire, la section « composition musicale » de l’Académie des Beaux-Arts comptait dans ses rangs quatre transfuges : Anton Reicha (né à Prague), Ferdinando Paër (né à Parme), Gaspare Spontini (né près d’Ancône) et Luigi Cherubini (né à Florence). Dans le Paris de la même époque, ce sont des cantatrices et des chanteurs italien·nes – la Malibran, la Pasta, Giulia Grisi, Antonio Tamburini, Giovanni Rubini – qui font les beaux jours de la vie lyrique. Tous sont-elles·ils devenu·es des musicien·nes français·es ? Sans doute pas. En revanche, elles et ils ont contribué à mâtiner le goût parisien d’italianismes qu’on retrouve à la même époque sous la plume de Daniel-François-Esprit Auber, chef de file de l’opéra-comique national, ou chez Fromental Halévy, autre gloire déchue, dont les opéras français sont remplis d’arie, de cabalette et d’ornements bel cantistes.

    Sur les estrades se bousculent des virtuoses venus de l’Europe centrale qui passent plusieurs années de leur carrière dans la capitale : Franz Liszt, Frédéric Chopin, Ignaz (ou Ignace) Moscheles, Sigismund (ou Sigismond) Thalberg, Friedrich (ou Frédéric) Kalkbrenner, Stephen Heller, Ferdinand Hiller, etc. Un siècle plus tard, le creuset parisien continue d’attirer des artistes qui s’imprègnent autant des mœurs musicales indigènes qu’ils en emportent une part quand ils reviennent dans leur pays d’origine. L’Italien Alfredo Casella, le Catalan Ricardo Viñes, l’Espagnol Isaac Albéniz, la Polonaise Wanda Landowska, tant d’élèves de Marguerite Long, venus des quatre coins du monde, furent des artistes marqués par leur passage en France. Dans la deuxième moitié du XXᵉ siècle, le même phénomène se reproduit pour les élèves japonais formés au Conservatoire de Paris aussi bien que pour des créateurs grecs installés sur les bords de la Seine comme Iannis Xenakis ou Georges Aperghis.

    Une langue partagée

    Paradoxalement, le mélange des styles d’écriture et d’interprétation n’empêcha pas la perpétuation d’une musique française. Car le pays eut toujours une manière très particulière d’envisager le concert des nations artistiques. Au cosmopolitisme de fait pratiqué dans les salles publiques, dans les salons et dans les classes du Conservatoire national où se croisaient des musicien·nes venu·es du monde entier, s’ajoutait une certaine idée de la langue qui fut la condition de possibilité d’une musique nationale.

    En premier lieu, il s’agissait de transformer la pluralité en unité. Le Conservatoire de Paris et les autres institutions de la capitale furent longtemps l’endroit où se fixa une certaine manière de dire la langue qui s’imposa à toutes et tous. Depuis des lustres, les artistes provinciaux gommaient leur accent chanté. La voix parlée de Régine Crespin ne permettait pas de douter qu’elle avait grandi à Nîmes mais sa diction sur scène n’en laissait rien paraître. Sa compatriote Andréa Guiot brilla salle Favart puis à l’Opéra de Paris sans qu’on puisse soupçonner son origine. La prononciation rocailleuse à la ville du baryton toulousain Pierre Nougaro était inaudible sur les planches ou dans les studios d’enregistrement où il faisait totalement oublier ses intonations méridionales. Quant à Gabriel Bacquier, né à Béziers, il ne cachait pas des inflexions languedociennes dans ses entretiens avec la presse, mais chantait comme un Parisien.

    Bien sûr, on attendait aussi des étrangers et étrangères qu’elles·ils effacent les traces de leur ascendance. Impossible de soupçonner, à l’écoute de ses enregistrements de mélodies françaises gravés dans l’entre-deux-guerres et devenus des modèles pour les francophones eux-mêmes, que Reynaldo Hahn était né au Venezuela et avait eu l’espagnol pour langue maternelle. Quelques années plus tôt, l’Écossaise Mary Garden avait prêté sa voix à la première Mélisande et redoublé ses efforts pour atténuer son accent. Debussy avait jugé son interprétation idéale.

    Dans le processus d’acclimatation, un art non musical joua un rôle décisif : celui de la conversation. Pratiquée en français par toute l’Europe dès le XVIIIᵉ siècle, cet entretien familier obéissant à des règles de sociabilité autant que de composition oratoire fut le fondement d’une esthétique de la langue qui finit par déteindre sur la parole musicale. Jouer la musique française, c’était activer cet art de bien dire dont le jeu perlé au piano était le parangon : une manière particulière d’articuler les phrases musicales, de pratiquer la retenue en toutes choses ou d’éviter à tout prix l’affectation, sur laquelle les pédagogues ont disserté pendant trois siècles et que les étrangers identifiaient sans conteste comme l’essence de la musique française.

    Un spécifique tenant lieu d’universel

    Alors que les identités nationales se définissaient par leur enracinement dans des territoires, une des caractéristiques de la musique française était qu’elle pouvait exister hors sol. Non pas à la manière dont la musique italienne s’était diffusée loin de la Péninsule grâce aux communautés d’expatriés qui accueillaient à bras ouverts les troupes en tournée ou aux populations autochtones bercées par le mythe du bel canto. Pas plus à la façon de la musique allemande qui bénéficia elle aussi du double engouement des exilé·es et des indigènes subjugué·es par l’art de Beethoven ou de Wagner. Mais parce que les élites du monde entier voyaient dans la pratique de la musique française une manière de s’approprier à distance le chic parisien et d’accéder à une forme d’universel artistique, au point d’équilibre entre mondes latin et germanique.

    Comme pour beaucoup de choses, la classe d’Olivier Messiaen au Conservatoire de Paris est exemplaire. Incontestablement cosmopolite, elle accueille pendant trente ans quantité d’auditeurs étrangers parmi lesquels Karlheinz Stockhausen ou Iannis Xenakis. Pour autant, cette ouverture au monde n’a jamais privé son professeur des qualités de musicien français telles que les critiques, les historiens ou les amateurs les formulaient depuis trois siècles : virtuosité de l’écriture harmonique, subtilité des combinaisons de timbres, recherche acharnée de la clarté et soin mis à la justesse prosodique – des qualités que prolongeait au concert le jeu d’Yvonne Loriod, attachée à une sonorité analytique du piano dans laquelle on pourrait reconnaître la mise en œuvre moderniste des vieux préceptes de Couperin.

  • La place des femmes dans la filière musicale

    La place des femmes dans la filière musicale

    Deuxième édition d’un panorama statistique annuel, cette étude dresse un bilan chiffré et transversal de la représentation des femmes dans la filière musicale française, de la création à la scène, en passant par les médias et le streaming – révélant des inégalités structurelles persistantes malgré des signes timides de progression.

    I. Rémunération et emploi

    Autrices et compositrices (données Sacem, 31/12/2023)

    18 % des sociétaires Sacem sont des femmes (34 324 sur 192 122).
    10 % des droits Sacem nets versés entre 2019 et 2023 l’ont été à des femmes.
    14 % des 10 000 sociétaires aux revenus les plus hauts sont des femmes. La représentation féminine décroît avec le niveau de revenu : 16 % pour les tranches inférieures à 2000 €, 11 % au-delà de 20 000 € (stable depuis 2013). Les femmes accèdent plus lentement au statut
    « définitif » (21 % en 3 ans contre 31 % pour les hommes).
    6 % des droits en composition, arrangement et réalisation reviennent à des femmes : les métiers les plus générateurs de revenus.
    52-65 % en doublage et sous-titrage, où les femmes sont majoritaires.
    15 % des 452 bourses CNM à l’écriture/composition en 2024 ont bénéficié à des femmes (+4 pts vs 2023).

    Artistes-interprètes (données Adami)

    23 % des artistes interprètes musicaux ayants-droit Adami en 2024 (11 458 femmes).
    20 % des droits voisins versés à des artistes féminines en 2024 (− 2 pts vs 2020).
    32 % des bénéficiaires des aides automatiques Adami pour spectacles vivants en 2023.
    21–45 % de femmes selon l’esthétique dans les aides automatiques (musique classique : 45 %; jazz : 21 %). Les artistes féminines réalisent en moyenne moins de représentations par an que leurs homologues masculins, dans toutes les esthétiques. La part de femmes associées à l’Adami a progressé de 6 points de 2020 à 2024 (27 %).

    Emploi permanent et intermittent (données Audiens, 2023)

    Les femmes sont majoritaires dans l’emploi permanent du spectacle vivant (56 % non subventionné, 59 % subventionné) et de l’édition musicale (54 %), mais minoritaires dans l’édition phonographique (49 %).
    Des écarts de salaire médian en CDI persistent : −9 % dans le spectacle non subventionné, −15 % dans le subventionné, −5 % dans l’édition phonographique. Dans l’emploi intermittent, les femmes représentent 29-39 % selon les secteurs. Elles sont plus jeunes que leurs homologues masculins : 25 % des femmes permanentes ont moins de 30 ans, contre 15 % des hommes.

    II. Présence dans la production, les médias et sur scène

    Production phonographique (2023)

    30 % des titres déclarés en France ont un lead féminin (hors instrumental).
    29 % des titres produits et enregistrés en France ont un lead féminin.
    20 % des aides CNM à la production phonographique (musiques actuelles) ont bénéficié à des femmes ; 43 % en classique et contemporain.
    Les leads féminins sont surreprésentés en R&B-soul (41 %), variété-pop (32 %), latina (52 %) et lyrique-opéra (27 %), mais quasi absents en rap (2 %), rock-métal
    (8 %) et contemporain (1 %).
    26 % des clips déclarés en France ont un lead féminin (−2 pts vs 2022).

    Médias audiovisuels (2023)

    50 % des artistes diffusés en radio ont une tonalité féminine (+2 pts vs 2022).
    27 % seulement des titres du Top 400 radio ont une tonalité féminine.
    20 % des clips TV ont un lead féminin (+1 pt vs 2022).
    23 % des émissions live/plateaux/concerts en TV ont un lead féminin (stable).

    Streaming audio (2023)

    18 % des titres du Top 10 000 streamés ont un lead féminin (stable vs 2022). 38 % en variété-pop, 36 % en R & B-soul, 2 % en rap.20 % des playlists générées par les plateformes ont un lead féminin (+2 % vs répartition globale).
    17 % dans les playlists utilisateurs (−1 % vs répartition globale).

    Scène — spectacles de musiques actuelles et variétés (2023)

    25 % de leads féminins dans les spectacles (hors festivals).
    29 % dans les festivals (panel de 85 festivals).
    32 % des dossiers CNM d’aide à la promotion-diffusion en 2024 ont bénéficié à des artistes femmes (+7 pts vs 2023), avec un montant médian de 8 000 € (vs 9 000 € pour les hommes).
  • L’intérêt pour les productions musicales populaires à l’époque romantique en France : les chansons populaires de Gérard de Nerval et George Sand

    L’intérêt pour les productions musicales populaires à l’époque romantique en France : les chansons populaires de Gérard de Nerval et George Sand

    L’urbanisation grandissante après la révolution industrielle et la notion de progrès mise en avant par les Lumières au XVIIIᵉ siècle entraînent dans leur sillage un recul des pratiques populaires campagnardes ; de là la volonté des intellectuels de fixer par la plume puis tardivement par les enregistrements phonographiques ce patrimoine pour le préserver de l’oubli. À ceci s’ajoutent une curiosité des érudits pour ce que Luc Charles-Dominique, aujourd’hui professeur d’ethnomusicologie à l’Université Nice-Sophia-Antipolis, nomme un « exotisme de l’intérieur » et la remise en question de l’identité culturelle française et de ses racines profondes, corrélée parfois à des revendications régionalistes. Des entreprises de collectage des chants populaires se multiplient, impulsées par les sociétés savantes, l’État, mais aussi des collecteurs individuels et les écrivains romantiques. Ces derniers décrivent avec nostalgie et intimisme la paysannerie et les chansons de tradition orale qu’ils inscrivent dans le même temps dans une mémoire historique et légendaire. L’ambivalence de la démarche des romantiques, entre recherche d’authenticité et idéalisation voire falsification, reconstruira durablement la chanson populaire et le lien que tisseront avec elle les générations suivantes.

    Introduction

    La circulation des chansons populaires dans les milieux lettrés est attestée dès le XVe siècle. Certaines ont été transcrites dans des chansonniers parmi des chansons savantes, ou réutilisées par les polyphonistes. Montaigne vante « les naïvetés et les grâces » des villanelles de Gascogne, égales en beauté à « la poésie parfaite selon l’art1 ». Perrault a rédigé ses contes en s’inspirant de la tradition orale. La Fontaine, Molière ou Jean-Jacques Rousseau ont cité ou fait des allusions à des chansons populaires. Le XIXᵉ siècle fait naître le folklorisme. Dans ce siècle de révolutions tant politiques qu’artistiques, les écrivains romantiques prennent tous activement part aux combats de leur époque. À leur engagement dans la vie citoyenne s’associe une prise de conscience des changements entraînés par les révolutions industrielles et l’urbanisation galopante.

    L’Europe entière s’était déjà mise à collecter chansons et légendes populaires ; Walter Scott, Brentano et les frères Grimm en sont les plus fameux exemples. Bien que plus tardive, cette volonté d’œuvrer pour la sauvegarde du patrimoine et de sauver de l’oubli le répertoire traditionnel rural, délaissé par les paysans eux-mêmes, déclencha en France un important travail de collecte effectué par des folkloristes, à l’initiative des écrivains romantiques. La tâche n’est pas simple pour décrire une tradition si éloignée des habitudes des scripteurs. Qui alors pour mieux parler de ces chants que les grands écrivains, particulièrement Gérard de Nerval et George Sand, qui transmettent autrement avec leurs mots et leur sensibilité l’émotion procurée par ces chants et tout ce que ne peut dire une partition ? Leur intérêt pour le folklore et leur compréhension des traditions populaires apportent une dimension nouvelle, permettant leur diffusion, leur revalorisation, et le tissage d’un lien intime entre œuvres dites savantes et répertoire de tradition orale. Les romantiques partout en Europe désirent fonder une littérature nationale, qui se mêle chez Nerval et Sand à l’expression d’un lyrisme personnel. Leurs œuvres oscillent entre littérature et historiographie, magnifiant leurs découvertes musicologiques et poétiques d’une aura mythologique ; les légendes populaires et leurs origines insondables entraînent bien des fantasmes. Le XIXᵉ sera pourtant en quête de vérité et d’une plus grande précision scientifique, exigée autant par les écrivains et les folkloristes que par l’État qui s’intéresse de plus en plus près aux productions et aux coutumes de sa population.

    Collecter le répertoire populaire, un mouvement général au XIXsiècle

    Les prémices du collectage. La perception de la culture populaire du XVIᵉ au XVIIIᵉ siècle : entre intérêt et méfiance

    Les prémices des investigations sur les productions populaires commencent dès le XVIᵉ siècle. Des lettrés observent et notent leurs impressions sur les traditions populaires, principalement rurales, à travers des récits de voyage (notamment ceux de Félix et surtout Thomas Platter en 1595-1599, puis Arthur Young ou Charles Burney au XVIIIᵉ siècle) ou des écrits autobiographiques comme ceux de Rétif de la Bretonne2 (Le Paysan perverti, 1775, L’École des pères, 1776, La Vie de mon père, 1778, Monsieur Nicolas, 1794-1797) en Basse-Bourgogne.

    Des ouvrages religieux répertoriant les pratiques populaires pour les dénoncer sont également une bonne source d’information : on citera le Traité des superstitions selon l’Écriture sainte de l’abbé J.-B. Thiers (1679).

    Quant à l’abbé Grégoire, il s’inquiète du manque d’unité langagière de la France et lance une grande enquête de sociolinguistique en 1790, dans le but de présenter, devant la Convention nationale en 1794, un Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française3 :« Ainsi, avec trente patois différens, nous sommes encore, pour le langage, à la tour de Babel, tandis que pour la liberté nous formons l’avant-garde des nations. » Derrière cette diatribe se cache la volonté de faire table rase de toute survivance de l’Ancien Régime : « La féodalité qui vint ensuite morceler ce beau pays, y conserva soigneusement cette disparité d’idiômes comme un moyen de reconnoître, de ressaisir les serfs fugitifs & de river leurs chaînes4. » Le fédéralisme est perçu comme une menace pour l’unité nationale après la Révolution, ce contre quoi Barère met en garde le 27 février 1794 devant la Convention nationale : « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l’émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle italien et le fanatisme parle basque… Laisser les citoyens dans l’ignorance de la langue nationale, c’est trahir la patrie5. »

    L’éveil des aspirations régionalistes au XIXe

    Au XIXᵉ siècle émerge une vision toute différente. L’influence de l’Allemagne et notamment celle du poète philosophe Johann Gottfried von Herder n’y est pas étrangère. Herder s’intéresse aux formes anciennes de la langue et à la poésie populaire dont il encense la créativité ; il y voit pour les peuples un moyen de conquête d’une conscience nationale. Des revendications régionalistes émergent au même moment où la France s’interroge sur son identité profonde et brandit les chansons populaires comme des trésors nationaux.

    Le Félibrige, association fondée en 1854 par de jeunes poètes provençaux, a pour visée de restaurer la langue provençale et d’en codifier l’orthographe. Cette mission s’élargit ensuite à tous les parlers occitans, du Béarn au Limousin, avec l’aide d’écrivains ralliés à la cause. La vocation linguistique du Félibrige s’accompagne de revendications régionalistes fortes allant jusqu’à la demande d’autonomie de la région en réaction au centralisme parisien. Les mouvements régionalistes, dont le Félibrige, sont à cette époque souvent soutenus par la frange réactionnaire et les royalistes, en opposition aux idéaux unificateurs d’après la Révolution. On réactive ou on fabrique de nouvelles mythologies régionales ou nationales6. Déjà à la Renaissance, on opposait dans la culture française les héritages gallo-romains dits nobles aux héritages francs, origines supposées des couches populaires ; puis, à partir de la Révolution se forge le celtisme ; dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle vient le tour de la « latinité » – méditerranéenne, gréco-romaine – comme facteur de démarcation, pour le Félibrige mistralien7, des cultures méridionales françaises en regard de celles du Nord de la France, autant de mythologies qui réactualisent le mythe du « caractère national » (peuple français ou ses composantes)8.

    Dans le sillage du Félibrige apparaît la Ligue occitane qui se transformera ensuite en 1900 en Fédération régionaliste française, avec à sa tête le poète membre du Félibrige Jean-Charles Brun et dans laquelle on retrouvera notamment les compositeurs Vincent d’Indy ou Déodat de Séverac. Ceci nous permet également de souligner l’importance que prend la Schola Cantorum dans la redécouverte du répertoire populaire9.

    Sociétés savantes, initiatives individuelles et entreprises étatiques

    Des intellectuels à la recherche d’une France originelle : l’Académie celtique

    Le folklore comme discipline est né à l’aube du XIXᵉ siècle. La pensée folklorique germe avec la fondation en 1804 d’une société savante, l’Académie celtique, qui se donne pour projet de recueillir les usages, les traditions, les dialectes populaires, les patois et les monuments. En Angleterre, une société néo-druidique, The Ancient Order of Druids, avait déjà été fondée en 178110.

    Créée à Paris à l’initiative de Jacques Cambry (1749-1807), alors préfet de l’Oise, de Jacques Le Brigand (1720-1804), avocat au Parlement de Bretagne, et de Jacques Antoine Dulaure (1755-1835), archéologue et historien, l’Académie celtique se donne pour mission de retrouver les traces d’un héritage que nous auraient légué les Celtes, les Gaulois et les Francs. L’Académie met en avant les racines de la France populaire, alors délaissée par la France des lettrés, qui revendiquait jusque-là l’héritage gréco-romain pour seul légitime. La société paysanne, protégée par une autarcie relative, permettrait de révéler dans ses us et coutumes les vestiges d’un passé reculé, ciment de la culture française. Cette quête identitaire dépasse même nos frontières et permet de dessiner une nouvelle aire culturelle plus ou moins fantaisiste, le celtisme, recouvrant également le pays de Galles, l’Irlande ou encore l’Écosse.

    L’Académie met en place un réseau de correspondants provinciaux dans tout le pays et à l’étranger, qui réaliseront les enquêtes de terrain et distribueront des questionnaires. La musique n’est donc qu’un pan de ces vastes recherches ethnographiques qui conduiront à la publication de six volumes.

    L’Académie celtique a aussi d’autres terrains extérieurs à la Bretagne. Le ministre de l’Intérieur, Crétet, écrit à Legonidec, membre de l’Académie celtique, pour lui signaler son intérêt pour le collectage de chansons en bas-breton. Les lettrés s’y intéressent en tant que témoignages d’anciennes coutumes plus que pour leurs qualités littéraires.

    L’Académie celtique et autres sociétés savantes agissent comme relais entre le collecteur et l’État. On note que George Sand sera aussi en relation avec l’Académie celtique.

    Initiatives de l’État. Pour une meilleure connaissance du territoire

    L’essor de la statistique départementale au début du XIXᵉ siècle est un levier formidable pour les collectes de chants populaires11.

    Le développement de la statistique départementale à la fin du XVIIIᵉ siècle et son élargissement à des données qualitatives, nécessitant des enquêtes de terrain et un travail descriptif plus poussé, avaient permis une meilleure connaissance du territoire à administrer. Le ministre de l’Intérieur, François de Neufchâteau, rédige en avril 1799 (le 26 germinal an VII) une circulaire selon laquelle sont pris en compte les « mœurs et usages des habitants ». Son successeur Chaptal ira également dans ce sens. Il demande aux préfets une description complète des populations (occupations, jeux, habits, logements, coutumes, pratiques, rites…). Parmi les données collectées, on trouve des descriptions musicales, souvent liées à des pratiques rituelles, mais ces données sont de nature très différente selon les endroits, les préfets et leurs collaborateurs ; des sociétés savantes communiquent aussi leurs données (comme l’Académie celtique dont un tiers des correspondants sont des préfets ou occupent une fonction dans l’administration préfectorale) ; les enseignants ou les « clercs » (juges, magistrats, bibliothécaires, fonctionnaires, érudits, curés) sont aussi de précieux informateurs. En France, ce recueil de statistiques est malgré tout en lien beaucoup plus étroit avec la bureaucratie et les institutions d’État qu’en Angleterre ou en Allemagne12. La France, vieux pays, est en avance de ce point de vue. Il existait déjà des registres paroissiaux, permettant la constitution d’un état civil.

    L’enquête Fortoul est à considérer comme l’apogée de ce siècle de statistiques, marqué encore par un manque d’harmonisation des données relevées et de leur traitement. Dans les années 1850, Hippolyte Fortoul, alors ministre de l’Instruction publique et des Cultes sous Louis-Napoléon Bonaparte, rédige un rapport qui s’alarme de la disparition des chants populaires et propose la constitution du Recueil des poésies populaires de la France. Le 13 septembre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III, ordonne par décret la publication de ce recueil. Les recherches de la Commission Fortoul comprennent trois sections : philologie (dont fait partie le Recueil des poésies populaires de la France), histoire et archéologie.

    Des correspondants volontaires reçoivent des Instructions de la part du ministère et auront pour mission de rechercher la poésie populaire à la fois dans les ouvrages déjà édités, dans les manuscrits conservés en bibliothèque et enfin, dans la tradition orale.

    Les correspondants devront écrire à la dictée les mélodies, au plus près de la version orale. Conscients de l’habitude courante à l’époque d’écrire des accompagnements à ces mélodies « rustiques », généralement monodiques, les Instructions insistent sur la transcription des musiques dans leur simplicité originelle. La quête des origines n’a pas de fin et les commentateurs de l’époque tentent de rapprocher ces mélodies du plain-chant par leur modalité et leur rythmique souple.

    Les collectes doivent aboutir à la publication d’un Recueil général des poésies populaires de la France. Pour organiser le recueil à venir, des regroupements thématiques sont proposés. De nombreux systèmes de classification seront imaginés pour ces chants populaires. Les chansons ouvrières sont écartées, car trop chargées de revendications politiques.

    Les écrivains romantiques sont assez peu sollicités pour cette entreprise. Nerval est méfiant : « Je crains encore que le travail qui se prépare ne soit fait purement au point de vue historique et scientifique. Nous aurons des ballades franques, normandes, des chants de guerre, des lais et des virelais, des guerz bretons, des noëls bourguignons et picards… Mais songera-t-on à recueillir ces chants de la vieille France dont je cite des fragments épars et qui n’ont jamais été complétés et réunis ? », écrit-il dans la revue L’Artiste en 1852. Nerval critique l’érudition médiévalisante en tant qu’elle entrave et fausse le contact avec le folklore poétique actuel. La recherche folklorique est souvent associée aux études des philologues et, dit-il, « antiquaires » de la tradition vivante.

    La commission Fortoul, malgré son excellent travail, très différent des collectes précédentes, reste une commission de savants, avec comme visée la science plus que l’esthétique, l’essor de la statistique étant corrélé à l’apparition de la sociologie, terme inventé par le philosophe Auguste Comte en 1838, et à ses préoccupations : « ils entreprenaient des archives folkloriques, tandis que Nerval souhaitait une remise en honneur de la tradition orale parmi les amateurs de poésie13 », complète l’historien Paul Bénichou.

    Des initiatives individuelles

    À cela s’ajoute le désir de retrouver des origines perdues, de conserver un patrimoine et de refonder l’histoire de France.

    La circulation des productions populaires dans les milieux lettrés n’advient pas ex nihilo, on s’en doute. Au XVIIIᵉ siècle apparaissent les premiers recueils composés exclusivement de chansons populaires, par l’éditeur Christophe Ballard, qui publie deux volumes de Rondes en 1724. Des couplets folkloriques sont pastichés dans des opéras-comiques comme ceux du dramaturge Charles-Simon Favart. Les auteurs de théâtre utilisent fréquemment des airs traditionnels, depuis le Moyen Âge, comme le Jeu de Robin et de Marion. La communication entre les milieux se fait aussi par la danse dans les campagnes.

    Des collecteurs, de plus en plus nombreux, se passionnent pour les coutumes et productions des sociétés rurales, développent des théories pour les expliquer et les situer dans une histoire, tissant des liens ou s’opposant à la culture savante. Luc Charles-Dominique nomme « exotisme de l’intérieur » ce goût pour le pittoresque et la considération des productions populaires comme primitives, ce qui souligne l’écart entre les savants et leur objet d’étude14.

    Parmi les recueils d’importance, on citera le Barzaz Breiz, qui eut un fort retentissement sur les cercles littéraires. Le Barzaz Breiz15, chants populaires de Bretagne, paraît en 1839. C’est un recueil de chants populaires en langue bretonne dont le philosophe La Villemarqué a transcrit le texte et la musique dans des carnets de collecte. Ces chants sont lyriques, historiques et religieux, et traduits en français, avec leurs mélodies. Chaque chant est précédé et suivi de commentaires sur la langue, les usages, les croyances. Malgré les suspicions de falsification portées à l’encontre de La Villemarqué, les recherches de Donatien Laurent16 du CNRS prouvent que tous les chants qui sont notés proviennent d’une rencontre avec un paysan-chanteur. Laurent constate cependant les libertés prises par le vicomte en publiant les chansons, enlevant les mots de français, arrangeant les mélodies. Soulignons que ces collectes sont réalisées avant l’apparition du phonographe en 1877, qui affinera la qualité des transcriptions…

    Bien que la Bretagne soit particulièrement représentée, d’autres initiatives de collectage régional voient le jour. Des linguistes comme Ferdinand Brunot s’intéressent aux chants populaires (3 missions en 1913 et 1914) ainsi que des folkloristes : le compositeur Sylvain Trébucq (en Vendée), le poète Achille Millien, l’écrivain Champfleury, le compositeur Weckerlin. Nous ne citerons pas tous ceux qui ont contribué à la découverte de ce répertoire, publiant toujours plus de recueils dans la seconde moitié du XIXe siècle17.

    On remarque des caractéristiques communes dans toutes ces démarches : une nouvelle scientificité – encore balbutiante – dans les méthodes de collectage systématique ; un collectage lui-même guidé par une idéologie toute romantique dans son désir de retrouver un âge d’or perdu, observable grâce à l’immobilisme de la société paysanne ; le répertoire populaire des ouvriers intéressera finalement peu le XIXᵉ siècle. La notion de patrimoine apparaît au XVIIIᵉ siècle, en réaction aux destructions de la Révolution dans une logique de faire table rase de l’héritage laissé par l’Ancien Régime. Encore faut-il avoir les moyens de conserver ce patrimoine. C’est tout le problème de la transcription de ces chants populaires.

    Collecter : approches et méthodes des collecteurs

    Transcrire, interpréter, intégrer les matériaux collectés dans une histoire, que collecter et comment (outils, démarches) ?

    La majorité des collecteurs se penchent sur les paroles, beaucoup plus simples à transcrire. La transcription musicale pose de multiples problèmes. Dans un article qui traite spécifiquement de la question, Charles-Dominique met bien en lumière « la nature pluridimensionnelle de l’expérience orale et la nature unidimensionnelle de l’écrit » : fixer, c’est appauvrir ou faire des choix au minimum qui orientent la compréhension, d’où la question de la « notation-trahison » (« Notations-trahisons ? » est le titre général de la première partie du colloque dans lequel est intervenu Charles-Dominique)  :

    Cette inaptitude de la notation écrite solfégique occidentale à transcrire un certain nombre de paramètres musicaux liés à la subtilité de l’ornementation, au timbre, c’est-à-dire à ce qui définit le « style » musical, à l’inégalité du tempérament, à l’hétérochronicité de la pulsation rythmique ou son insaisissabilité dans les « rythmes libres », sans parler des délicates questions du rubato ou de l’agogie, est connue depuis longtemps et a d’ailleurs été soulevée par les collecteurs eux-mêmes dans la plupart des préfaces de leurs anthologies18.

    L’ethnologue et musicien folk Yvon Guilcher souligne de manière positive que les choix de transcriptions sont guidés par la « sensibilité » du collecteur : « Les collecteurs ont observé et entendu sans mettre de côté leur sensibilité, et c’est ce qui ferait leur “supériorité” sur les collecteurs comme Davenson au XXᵉ siècle19. »

    Guilcher relève d’autres problématiques : l’universalité de certaines mélodies, qui se retrouvent en Allemagne ou ailleurs, pose problème à la définition d’une musique nationale – d’où certainement la manipulation des sources ; l’identification pose problème car les chansons sont, comme on l’a vu, plurielles par les variantes, et indatables. Mais aussi, de par des tournures qui marquent de nombreuses chansons, leur conférant un caractère quelque peu impersonnel, ce que Guilcher appelle le « prêt-à-porter langagier » avec des formules qu’on retrouve partout (Brunette…), classer ces chansons dans des ensembles cohérents est un défi.

    Enfin, les problématiques rencontrées entre l’écrit et l’oral viennent également de la « fracture » sociale entre collecteurs et leurs sources. S’amorcent les fondations de l’ethnographie empirique, pour une plus grande scientificité du collecteur : « L’idée que la leçon entendue doit être scrupuleusement notée telle quelle s’affirme de plus en plus à partir du milieu du XIXᵉ siècle, et beaucoup semblent l’avoir respectée20 », avance Yvon Guilcher. Le choix de la version à transcrire et comment rendre compte des multiples visages de la chanson populaire est une autre problématique. L’écrit fige une tradition dont l’essence même est la métamorphose. La mue incessante de la chanson populaire dont les origines sont insondables est ce qui fascine le plus les écrivains romantiques.

    La culture populaire dans la littérature romantique. Un rapport ambivalent à la culture populaire : incursion dans un monde paysan proche et lointain

    Voyage dans un temps historique et légendaire

    La confusion avec le Moyen Âge

    Cherchant les origines de la chanson populaire, les romantiques lui inventent une généalogie. La confusion n’est alors pas rare avec les poésies lettrées médiévales. Cette confusion date même d’avant la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle, où de nombreuses romances troubadours, à thèmes inspirés du Moyen Âge, pastichent la langue d’autrefois. Les Constantes Amours d’Alix et Alexis de Moncrif fondent le genre en 1738. Les auteurs de romances prétendent imiter et faire revivre en adaptant au goût moderne cette littérature et se considèrent ainsi comme des rénovateurs de la poésie ancienne. Des romances troubadouresques continuent d’être produites au XIXᵉ siècle.

    Les pastiches, les vrais-faux et faux-vrais populaires sont légion à l’époque – dès le XVIIIᵉ siècle à l’étranger, la publication d’Ossian dont Chateaubriand traduira quelques fragments en est le plus fameux exemple21. On citera parmi les recueils de rondes et chansonniers publiés tout au long du XIXᵉ siècle l’ouvrage édité par François Louis, sous le titre de Rondes à danser anciennes et nouvelles (Paris, 1820), où les imitations se mêlent au vrai répertoire traditionnel.

    Chateaubriand cite de nombreuses chansons folkloriques mais fait autant la confusion que les autres entre chanson populaire et chanson médiévale en faisant allusion à la Chanson de Roland. Nous nous appuierons beaucoup pour cette section sur le merveilleux ouvrage Nerval et la chanson folklorique (1970) de Paul Bénichou. Celui-ci rapporte les sources de Chateaubriand, démêle ce qui est populaire ou lettré, ou bien composé par Chateaubriand lui-même. « Il semble résulter de tout ce qui précède que Chateaubriand, comme la plupart de ses contemporains, était plus amateur de pastiches et de transpositions lettrées de textes traditionnels, français ou étrangers, que de ces textes eux-mêmes22. » La connaissance qu’a Chateaubriand des répertoires de tradition orale n’est cependant pas totalement superficielle puisqu’il traduit aussi de l’anglais, entre autres, la ballade Childe Waters et note des chants traditionnels dans ses œuvres.

    L’amalgame avec le Moyen Âge en produit un autre selon nous : le rapprochement entre l’obscurantisme moyenâgeux et la superstition des paysans. Bénichou relève d’ailleurs l’importance des sujets légendaires et fantastiques dans la production de poésie populaire romantique, bien supérieure à leur apparition dans la tradition orale française. Il se réfère surtout à l’écrivain Charles Nodier et ses Essais d’un jeune barde, écrits en l’« an XII » (1804). Nodier cite rarement des chansons et en expose le contenu de manière vague et apparemment erronée : « Ce que Nodier dit ensuite des lutins et des fantômes, que la poésie populaire française ignore à peu près, ne semble reposer sur rien. » Bénichou explique : « La difficulté était alors de trouver un terrain de passage et d’entente entre le folklore poétique réel de la France et la haute poésie : l’insistance mise à évoquer la « mythologie » populaire et les croyances surnaturelles, tout comme la prédilection pour les sujets « historiques » ou prétendus tels, rendent l’accord malaisé entre les vœux du romantisme et la réalité folklorique française23. » La synthèse de travaux folkloriques et ethnomusicologiques réalisée plus récemment par Yvon Guilcher va dans le même sens24 : les collecteurs réécrivent les textes « pour des soucis de bienséance ou de conviction » ou en surreprésentant certains types de chansons. Guilcher tempère cependant l’idée d’une falsification systématique des sources et souligne la scientificité croissante des collecteurs, particulièrement dans la deuxième partie du XIXᵉ siècle.

    Le vocabulaire usité pour les productions romantiques a changé depuis les années 1820. Au genre de la romance troubadour s’est substituée peu à peu la « ballade » romantique, empruntée à la littérature anglo-saxonne. Ferdinand Flocon écrit dans la préface de ses Ballades allemandes (1827) : il s’agit de « s’emparer d’une tradition locale, d’une aventure connue dans le pays, […] au lieu d’un merveilleux absurde puisqu’il ne touche à aucune religion vivante, réveiller dans le cœur du lecteur les croyances nationales, avec le charme des souvenirs et la puissance magique des premières terreurs ». Ces ballades qui mêlent le réel à l’imaginaire et au fantastique reposent de fait assez peu sur la tradition orale. Il n’empêche que la publication de nombreuses traductions de recueils de chansons populaires d’Angleterre ou d’Allemagne, voire d’Espagne, influence grandement les Français et ce qu’ils désirent trouver dans leur tradition orale. Chez Hugo, outre des emprunts à la mythologie européenne25, le passé chrétien, féodal et chevaleresque se lit dans La Fiancée du timbalierÉcoute-moi MadeleineLa Chasse du burgrave, ou encore Le Pas d’arme du roi Jean. La démarche d’Hugo s’inspire davantage du fond que de la forme en puisant dans des sources globalement anciennes et étrangères.

    Les sources étrangères ne sont d’ailleurs pas toujours authentiquement traditionnelles, et la traduction de lieder traditionnels allemands reste finalement assez anecdotique jusqu’en 1841. Heine26 ne fait que citer et commenter des chansons issues du travail d’Arnim et Brentano, dans une série d’articles sur l’état actuel de la littérature allemande, sous une forme qui annonce les Chansons et légendes de Nerval27. « Ce qui distingue Nerval de ses prédécesseurs, c’est […] un sentiment plus immédiat, plus authentique, de la poésie populaire, et qui parfois entre en conflit avec les prédilections romantiques. Ainsi la transfiguration historico-légendaire du folklore vivant, à laquelle son exposé semble souscrire, le heurte dès qu’elle lui apparaît dans un cas concret : à propos de La Belle qui fait la morte, publiée en gravure romantique, il rejette « toute cette couleur chevaleresque et locale »28. » Nerval fera un premier pas pour dépoussiérer la chanson populaire du pittoresque et de l’aura idéalisée dont l’ont enrobée ses prédécesseurs29. Bénichou commentera : « Le choix de Nerval, qui exclut les compositions de carrière folklorique douteuse, est significatif. » Cela n’empêchera pas Nerval de voir tout ce que la chanson populaire peut offrir dans sa part de fantaisie et de fantastique.

    Le pouvoir de la musique : le mythe et le merveilleux nuancés par le maniement de l’ironie chez Sand et Nerval

    « Révolution, re-fondation culturelle, le romantisme en France devait-il être ipso facto une révolution mythologique ? » interroge Claude Millet30, professeure de littérature à l’Université Paris-Diderot, qui rappelle que Napoléon a ôté sa couronne des mains du pape pour s’introniser lui-même. La destruction du lien entre le politique et le religieux, la laïcisation, invitent à refonder une histoire. Les légendes du Moyen Âge chrétien se mêlent aux superstitions, au merveilleux, et au langage poétique, voire aux mythes gréco-romains, notamment chez Nerval.

    Selon la philosophe des religions Françoise Bonardel, le mot superstition vient de superstitiare : s’élever, se tenir au-dessus. « Mode de pensée et d’appréhension instinctif, irrationnel, du monde et de ses mystères, qui nie le hasard et la coïncidence et suppose l’existence d’une force magique régissant la Nature, la superstition est attestée universellement, tant géographiquement que temporellement, que la religion dominante dans les sociétés soit polythéiste ou monothéiste31. » Ces croyances n’étaient selon les lettrés, que le reflet de l’ignorance paysanne et du désarroi face aux caprices de la nature, face aux mauvaises récoltes, à la maladie et à la mort. Au désir de trouver une explication à l’inexpliqué et l’inexplicable répond la pensée symbolique qui entoure pudiquement la réalité de son voile mystérieux et voit dans le Diable un coupable tout désigné, le grand responsable de nos maux terrestres.

    Ces superstitions sont un formidable ressort dramatique pour George Sand dans Les Maîtres sonneurs. Joseph entend pour la première fois une cornemuse bourbonnaise : « J’allais tirer de ce côté-là, pensant que j’y trouverais la sente qui coupait le bois en droite ligne, lorsque j’entendis le son d’une musique, qui était approchant celui d’une cornemuse, mais qui menait si grand bruit, qu’on eût dit d’un tonnerre. […] La nuit, la brume d’hiver, un tas de bruits qu’on entend dans les bois et qui sont autres que ceux de la plaine, un tas de folles histoires qu’on a entendues raconter, et qui vous reviennent dans la tête, enfin, l’idée qu’on est esseulé loin de son endroit…32 »

    Les histoires racontées lors des veillées nocturnes donnent une explication au monde de la nuit et à nos peurs infantiles. Les protagonistes perçoivent la musique issue d’une origine surnaturelle, assourdissante ; elle désarçonne, charme, crée une atmosphère de confusion pour ceux qui l’écoutent : « Moquez-vous de moi si vous voulez. Cette musique, dans un lieu si peu fréquenté, me parut endiablée. Elle chantait trop fort pour être naturelle, et surtout elle chantait un air si triste et si singulier, que ça ne ressemblait à aucun air connu sur la terre chrétienne33. »

    La musique peut aussi se doter d’un pouvoir sur le monde animal déjà décrit par Ovide dans Les Métamorphoses34, et comme toute force incontrôlable, elle effraie les non-initiés, d’où l’exagération d’Étienne qui possède néanmoins la capacité, en tant que narrateur, de rationaliser ses angoisses. « Tout aussitôt, de tous les points de la fougeraie, sautèrent, coururent, trépignèrent une quantité d’animaux pareils, qui me parurent gagner tous vers la clochette et vers la musique, lesquelles s’entendaient alors comme proches l’une de l’autre. Il y avait peut-être bien deux cents de ces bêtes, mais j’en vis au moins trente mille, car la peur me galopait rude, et je commençais à avoir des étincelles et des taches blanches dans la vue, comme la frayeur en donne à ceux qui ne s’en défendent point35. » La musique est un langage compris par tous les êtres vivants : « Le chien Parpluche était à côté d’eux et paraissait écouter aussi, comme eût fait une personne douée de connaissance36. »

    Le son de la cornemuse agit comme un mirage et même un « miracle »37 dont on ignore l’origine. Le ménétrier possède en lui cette part de mystère : « Quand on eut fini la prière, on chercha [Huriel] ; il avait disparu, et si bien, qu’il y eut des gens qui se frottèrent les yeux, pensant qu’ils avaient rêvé cette nuit de liesse et de folie38. » À l’atmosphère fantastique s’associe un caractère diabolique. Sand fait œuvre de pédagogie en demandant au lecteur de mettre à distance ses superstitions, bien qu’elles paraissent si touchantes dans la bouche des paysans. Il ne faut pas oublier que Sand est une fervente catholique, ce qui ne l’empêche pas d’avoir été elle-même soupçonnée de sorcellerie par des villageois, comme elle le raconte dans Histoire de ma vie. Rappelons avec Bonardel que « les superstitions ont été assimilées par les Pères de l’Église au paganisme – bon nombre d’entre elles viennent des païens – et combattues par elle. Parallèlement aux collectes des légendes et du folklore, les érudits et hommes d’Église tentèrent toujours de lutter contre la superstition, lutte qui s’affermit avec l’avancée du scepticisme, des progrès techniques et de la pensée rationaliste39. »

    Sand annonce même à la fin du roman le subterfuge savamment orchestré par les ménétriers pour asseoir leur supériorité sur la communauté paysanne. Les ménétriers ont des secrets de par leur rassemblement en compagnonnage ; à l’orée de l’épreuve ultime, Joseph se voit prévenu : « – Vous n’êtes pas sans savoir, jeune homme, qu’il ne s’agit pas seulement de sonner d’un instrument pour être reçu en notre compagnie, mais qu’il y a un catéchisme de musique qu’il faut connaître et sur lequel vous serez questionné, si toutefois vous vous sentez l’instruction et la hardiesse pour y répondre. Il y a encore des engagements à prendre. […] — Je vous entends, dit Joseph ; il y a les secrets du métier, les conditions et les épreuves40. » Lors de l’épreuve finale, les compagnons se tiennent cachés, masqués, dans un lieu dont « ils savaient qu’un écho singulier trentuplait la résonance41 ». 

    Le décalage toujours rappelé en parallèle entre les perceptions d’Étienne et l’amusement ou la froideur de Joseph et des initiés s’arrête aux derniers chapitres pour laisser place à la violence des ménétriers qui agissent masqués et battent Joseph pratiquement à mort. La naïveté des gens du peuple, Joseph l’a perdue en s’éduquant ; il en est devenu condescendant et présomptueux, jusqu’à la déraison et au suicide. La musique est un art subtil qui ne serait pas à la portée de tous selon Sand, qui décrit dans sa propre correspondance le suicide comme déraison et lâcheté. Sand termine Les Maîtres sonneurs avec cette mise en garde du grand Bûcheux : « [La musique] est une trop rude maîtresse pour des gens comme nous autres. Nous n’avons point la tête assez forte pour ne point prendre le vertige sur les hauteurs où elle nous mène42 ! » Tel Icare, Joseph s’est laissé emporter dans sa folie de posséder un art qu’il ne pouvait pleinement maîtriser43.

    À l’opposé, la poésie d’Hugo développe l’idée que sous l’œil du poète, le paysan est à même de relier le ciel et la terre, la matière et l’esprit, la nature et la culture… On en lit un parfait exemple dans Saison des semailles. Le Soir44, qui décrit une scène d’ensemencement d’un champ. En voici les derniers quatrains :

    Il marche dans la plaine immense, 
    Va, viens, lance la graine au loin, 
    Rouvre sa main, et recommence, 
    Et je médite, obscur témoin,

    Pendant que, déployant ses voiles, 
    L’ombre, où se mêle une rumeur, 
    Semble élargir jusqu’aux étoiles 
    Le geste auguste du semeur.

    La symbolique du poème fait écho au symbolisme de la pensée populaire, qui a le pouvoir d’unifier les trois plans : inférieur, terrestre et céleste.

    Nerval expose quant à lui un autre aspect du lien entre poésie et monde religieux dans son texte Introduction aux « Poésies allemandes »45 : il s’agit de la censure de la chanson populaire par les autorités religieuses et impériales, cause de la relative pauvreté du répertoire de chansons trouvées en France à son époque, le chant ayant le pouvoir de véhiculer une langue et des idées46 contraires à la religion dominante47. Il explique ainsi que la littérature allemande est relativement jeune du fait des tentatives de Charlemagne pour l’étouffer48. Charlemagne tente de moderniser et d’imposer la langue franque pour s’opposer à la floraison de chants en saxon et bas-germain : « Ces chants, tous empreints du patriotisme et de la mythologie des Saxons, étaient un des plus grands obstacles au progrès de sa domination et de la religion chrétienne qu’il voulait leur imposer49. »

    Cette proscription perdure du fait de l’Église qui les considère comme des « poésies diaboliques » et encourage les poésies latines. Au temps des croisades, les chevaliers allemands traversent la Provence et l’Orient et composent de nouveaux chants dont Nerval dit avoir retrouvé les sources. La poésie troubadour est selon lui bien plus fournie et de meilleure qualité, exception faite des Nibelungen. Nerval adopte un regard comparatif, comme peut le faire un ethnomusicologue ou un historien en littérature comparée. Il a connaissance de la littérature des Meistersänger (maîtres chanteurs) qui fait florès « jusqu’au temps de la Réforme, qui pensa tuer à jamais la poésie en Allemagne et qui ne la trouvait bonne qu’à rimer des cantiques sacrés50. »

    Nerval a une connaissance profonde de la littérature allemande. Il traduit le premier Faust de Goethe, un recueil de Poésies allemandes, l’Intermezzo (1827) et la Mer du Nord (1827) d’Heinrich Heine, les Contes des frères Sérapion d’Hoffmann. Ses traductions lui donnent une vision particulière de la littérature populaire.

    Nerval manie l’ironie comme Heine, ce qui implique une distance face au légendaire moyenâgeux et à la nostalgie des temps perdus : « temps de la crédulité, de l’obscurantisme, de l’aliénation » opposés à l’idéal démocratique de Sand, Nerval, Hugo, Michelet, Quinet, sensibles à cette ambivalence ; « il faut à la religion nouvelle des mythes, mais des mythes libérateurs51 », martèle Claude Millet ; Hugo, Nerval, Michelet pensent que la fonction du poète prophète est de fonder une religion nouvelle autour d’un mythe collectif contre les dérives individualistes du déisme de Rousseau ou, après lui, de Lamartine qui « détruit les temples pour unir l’âme à Dieu ». La nation a besoin d’« un poète qui saura incarner l’âme du peuple, dit Nerval, un “moi collectif”, dit Hugo, un vates communiant avec les vivants et les morts, dit Michelet : un génie52 ».

    Nerval invite pourtant parfois à se méfier des mythes ou au moins en démonte la construction. Dans Angélique, il s’attarde sur la formation des légendes53 en s’amusant au sujet des histoires bourrées d’anachronisme des paysans. Jean-Jacques Rousseau, qui aurait chanté l’aubade à Gabrielle, aurait ensuite été assassiné par le jaloux Henri IV : « Voilà pourtant comment se forment les légendes. Dans quelques centaines d’années, on croira cela54. »

    Il incite souvent le lecteur à prendre de la distance par rapport aux faits rapportés, par son air amusé. Dans Les Filles du feu, Nerval présente deux chansons pour mieux nous donner à voir le caractère des habitants de la région de Senlis, « un mélange de rudesse et de bonhomie toute patriarcale55  »: c’est un euphémisme quand on saisit le caractère effroyable d’une première chanson où le Roy Loys56, pour détourner sa fille de son cher cavalier, l’enferme sept ans dans une tour où elle est rongée par la vermine. Dans une deuxième chanson, Dessous le rosier blanc57, une jeune fille simule la mort et se laisse enterrer vivante pour échapper au viol et garder son honneur ; sa résurrection burlesque au bout de trois jours lui permet de retrouver ses chers parents le plus tranquillement du monde – on note aussi la symbolique de pureté du rosier blanc au pied duquel elle est enterrée. Loin de commenter le viol et la difficile condition féminine, Nerval termine ainsi son récit : « On accueille avec joie la jeune fille dont l’absence avait beaucoup inquiété ses parents depuis trois jours, et il est probable qu’elle se mariera plus tard fort honorablement58. »

    Nerval bat en brèche l’atmosphère béate des contes de fées avec cette continuation possible de La Fille du roi Louis – après qu’on la porte en terre et qu’elle ressuscite également – donnée dans Les Chansons et Légendes du Valois : « Vous croyez qu’ils vécurent heureux et que tout se termina là ; mais, une fois plongé dans les douceurs de la vie conjugale, le beau Lautrec59 n’est plus qu’un mari vulgaire, il passe tout son temps à pêcher au bord de son lac, si bien qu’un jour sa fière épouse vient doucement derrière lui et le pousse résolument dans l’eau noire, en lui criant : Va-t’en, vilain pêche-poissons ! — Quand ils seront bons, Nous en mangerons60. »

    On peut ajouter que Nerval ne manque pas d’humour dans la vie de tous les jours. Lors de son séjour à Senlis rapporté dans Angélique, des militaires veulent vérifier son passeport et celui de son « ami breton » ; cet événement lui rappelle une chanson qu’il fait l’affront d’entonner :

    On lui a demandé :

    Où est votre congé ?

    – Le congé que j’ai pris,

    il est sous mes souliers !

    La réponse est jolie mais le refrain est terrible :

    Spiritus sanctus,

    Quoniam bonus !

    Ce qui indique suffisamment que le soldat n’a pas bien fini… Notre affaire a eu un dénouement moins grave61.

    Nerval parle sur un ton badin de l’exécution du soldat « car Dieu est bon » en latin de cuisine, inspiré d’une formule tirée des Psaumes (105, 106, 135, 146). Il met à distance tout le tragique des chansons folkloriques pour jeter sur elle un regard tendre et profondément nostalgique.

    Mémoire et narration

    N’oublions pas le profond attachement de Nerval et Sand pour la culture populaire.

    Dans Angélique, Nerval prend la posture d’un historien : lors d’un séjour à Francfort62, il flâne au milieu des étals des marchands et bouquinistes sur la place de Roemer, partageant avec le lecteur son attirance pour les vieux livres, pour les Volkskalender (almanachs du peuple) avec ses gravures sur bois (chansons politiques, lithographies). Un livre en particulier attire son attention: « Événement des plus rares, ou Histoire du sieur abbé comte de Bucquoy, singulièrement son évasion du Fort-l’Évêque et de la Bastille » en 171963. Nerval est à la recherche de l’antiquité, la perle rare. Il tente de retrouver en France ce livre qui attise son intérêt pour cette histoire autant que pour l’époque du règne de Louis XIV64. Il fouille les archives (Bibliothèque nationale, Bibliothèque de l’Arsenal, Archives de France, Bibliothèque de Compiègne…) à la recherche de l’histoire d’Angélique de Longueval. Le récit, très érudit, est truffé d’allusions historiques, d’anecdotes… Nerval s’intéresse également dans son voyage aux coutumes régionales et aux différentes peuplades de la Gaule antique.

    À la recherche historique se mêle une quête de vérité : « Moi-même, qui ne suis pas un romancier, je tremblais en songeant à cette interprétation vague, qu’il serait possible de donner à ces deux mots bizarrement accouplés : feuilleton-roman, et pressé de vous donner un titre, j’indiquai celui-ci : l’Abbé de Bucquoy, pensant bien que je trouverai les documents nécessaires pour parler de ce personnage d’une façon historique et non romanesque, car il faut s’entendre sur les mots65. » Nerval tente de prouver l’authenticité de cette histoire. Il insiste sur la vérité des faits qu’il rapporte – « Moi-même qui ne suis pas un romancier66 », « Ce n’est pas un roman67 » – ; un travail de reconstitution et la formulation d’hypothèses s’amorcent. Dans sa dédicace, Nerval avoue ces procédés : « Inventer, au fond, c’est se ressouvenir, a dit un moraliste68. »

    Sa passion pour le passé proche comme lointain engendre un récit aux allures décousues, émaillé de ses souvenirs et de commentaires historiques au sujet des différents sites où il établit ses recherches. En cela, Nerval nous rappelle que la mémoire est une pure construction. Les intrications de différentes strates historiques69 et narratives, les digressions, les allers-retours entre le récit fictif et la réalité, entre les lettres d’Angélique retranscrites et les reconstitutions historiques, rendent la séparation difficile entre l’imaginaire et le réel, le souvenir et le présent, le passé lointain et très lointain. Il mêle l’histoire au mythe, dans une atmosphère profondément nostalgique : « Religion ou philosophie, tout indique à l’homme ce culte éternel des souvenirs70. » Est-ce une fuite parce que le présent est insupportable ? La dédicace à Dumas peut le laisser penser : « Il y a quelques jours, on m’a cru fou, et vous avez consacré quelques-unes de vos lignes des plus charmantes à l’épitaphe de mon esprit71. »

    Le récit prend alors la dimension d’une quête identitaire. On connaît la vie douloureuse de Nerval et ses internements réguliers à la clinique du docteur Blanche72. L’intérêt qu’il a à retrouver le fil conducteur de l’histoire d’Angélique et de sa généalogie grâce à la rencontre d’un paléographe qui commente l’origine des patronymes73, des bibliophiles, des libraires, la trahison de la famille d’Angélique qui efface son nom de l’arbre généalogique une fois l’opprobre jeté sur elle, font écho à la propre histoire de Nerval. Des événements historiques et fictifs sont aussi mêlés au récit de la biographie de Nerval lui-même. On retrouve en filigrane ce principe dans Aurélia, sous-titrée « Le Rêve et la vie »74.

    Parallèlement aux recherches généalogiques de Nerval, le récit dévoile sa passion pour l’architecture, les ruines et les vieilles pierres, pour le gothique et l’époque médiévale. Nerval s’improvise guide touristique avec des détails parfois cocasses – on pense à la scène à l’abbaye de Chaalis à Ermenonville près de Senlis, dont les saintes sur les peintures style Médicis de la chapelle sont jugées trop dénudées par les religieux, ce qui amuse beaucoup Nerval qui compare ces saintes à des nymphes antiques75. Nerval avait quitté Senlis à regrets : « Je me plaisais tant dans cette ville, où la Renaissance, le Moyen Âge et l’époque romaine se retrouvent ça et là, au détour d’une rue, dans une écurie, dans une cave76. »

    Tout en parcourant les villes et les chemins de campagne, Nerval et son ami Sylvain chantent pour aider à la marche77. Les chansons populaires agissent comme un refrain qui rythme tout le recueil, se retrouvant d’une nouvelle à l’autre, toujours retravaillé mais identifiable, tel un leitmotiv wagnérien.

    Ces « chansons du pays » qui l’ont « bercé »78 toute son enfance agissent comme des réminiscences. L’une est déclenchée à la vue d’un groupe de jeunes filles chantant des chansons dont il a connaissance, croisé à Senlis.

    Une petite fille entonne « Trois filles dedans un pré » et « Les Canards dans la rivière », éveillant la nostalgie chez Nerval. « Je n’étais pas un étranger, mais j’étais ému jusqu’aux larmes en reconnaissant dans ces petites voix, des intonations, des roulades, des finesses d’accent, autrefois entendues, et qui, des mères aux filles, se conservent les mêmes… La musique, dans cette contrée, n’a pas été gâtée par l’imitation des opéras parisiens, des romances de salons ou des mélodies exécutées par des orgues. […] Il y a, dans les souvenirs des filles de la campagne, des complaintes d’un mauvais goût ravissant. On trouve là des restes de morceaux d’opéra, du XVIᵉ siècle, peut-être, ou d’oratorio du XVIIᵉ siècle79. » Nerval cherche un passé conservé presque intact, à la fois historique et personnel. Dans Sylvie, sous-titré « Souvenirs du Valois », on retrouve le même type de scènes que dans Angélique : le chœur de jeunes filles qui chantent des chansons transmises par leur mère « d’un français si naturellement pur80 » ; l’allusion à la chanson du Roi Loys81; celle de la fille au rosier blanc82.

    Bénichou a d’ailleurs fait un tableau synoptique de ces chansons qui se retrouvent dans de nombreux autres écrits (voir ci-après). Un travail sur les sources des chansons citées par Sand avait déjà été effectué par le compositeur romantique et folkloriste Julien Tiersot, aidé de Pauline Viardot, amie cantatrice de Sand. Pour Nerval, Tiersot s’était appuyé sur le témoignage du peintre François-Louis Français. Le travail de Tiersot, qui porte sur les écrivains romantiques tels que Sand, Nerval, Chateaubriand et Hugo, est approfondi par Bénichou pour identifier les chansons citées par Nerval et illustrer l’idée de variante. C’est de fait la multiplicité des sources qui rend le travail d’identification si complexe. La force de Bénichou est de présenter toutes les sources possibles des chansons de Nerval en comparant ces dernières aux recueils de chansons antérieurs et postérieurs aux publications de Nerval – Villemarqué, Jal, Dumersan, Champfleury et Weckerlin et bien d’autres collecteurs –, sans chercher à formuler autre chose que des hypothèses. Car c’est le propre de la mémoire dans la tradition orale d’être indatable et non localisable, insaisissable car en perpétuelle mutation83.

    BÉNICHOU Paul, 1970, Nerval et la chanson folklorique, Rennes, José Corti, p. 184.

    Nerval entreprend des rééditions et remaniements permanents de ses textes entre 1842 et 1854. Certains épisodes sont malgré tout singuliers à chaque texte et presque toujours reliés aux chansons. Dans Sylvie, les souvenirs de la grand-mère de Sylvie s’éveillent à la vue de sa propre robe nuptiale enfilée par sa petite-fille. La scène est un prétexte à l’évocation de chansons à répons84 : « Elle retrouva même dans sa mémoire les chants alternés, d’usage alors, qui se répondent d’un bout à l’autre de la table nuptiale et le naïf épithalame qui accompagnait les mariés rentrant après la danse85. » Le souvenir de la grand-mère permet de se projeter dans la possibilité d’un futur mariage avec Sylvie. On note aussi que Nerval est sensible au chant de la langue avant tout. Ce qui ne l’empêche pas de décrire le style de chant des campagnardes : « La mélodie se terminait à chaque stance par ces trilles chevrotants que font valoir si bien les jeunes voix, quand elles imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeules86. »

    Quand Sylvie devient ouvrière et travaille à la ville, elle se met à chanter de la musique savante et citadine. Nerval, foncièrement nostalgique, déplore qu’elle délaisse les chansons de son enfance et jusqu’à sa manière de chanter qui a changé :

    « – Sylvie, Sylvie, je suis sûr que vous chantez des airs d’opéra !

    – Pourquoi vous plaindre ?

    – Parce que j’aimais les vieux airs, et que vous ne saurez plus les chanter. » Sylvie modula quelques sons sur un grand air d’opéra moderne… Elle phrasait87 !

    Les Filles du feu exposent différents visages de la femme dans l’œuvre de Nerval. Adrienne représente la femme idéalisée et inaccessible. Elle est sacralisée par sa stature, déjà un « ange », une « apparition » de son vivant, puis dans la mort, son fantôme reste en surplomb du récit ; Adrienne se dérobe par son éloignement lorsqu’elle rentre au couvent, puis par son décès ; c’est ensuite au tour d’Aurélie en qui Nerval voit le double d’Adrienne. Il transfère sans mal son admiration pour l’une vers l’autre : Adrienne et Aurélie ne sont finalement que des symboles désincarnés et interchangeables, et c’est d’ailleurs par le biais de la représentation théâtrale qu’il tombe sous leur charme88 ; l’amour de Nerval ne semble être qu’une mise en scène, déconnectée de la réalité. Une troisième femme, Delphine, prend la place d’Aurélie lorsqu’elle chante la descente du Christ dans les enfers lors d’une représentation d’un mystère à la façon médiévale. Sylvie, quant à elle, représente l’autre pendant féminin auquel Nerval voue un amour tendre, relié aux chansons de son enfance dont il se met en quête.

    Sand témoigne de la même soif que Nerval pour la culture populaire. Dans une lettre à Alexandre Dumas fils89, elle écrit : « Nous refaisons à nos moments perdus une comédie jouée ici jadis et qui nous fait rire comme des bossus, elle n’est peut-être pas drôle, mais c’est des paysans pris sur nature et ça nous rappelle un tas de choses que nous avons vues et entendues, du temps qu’il y avait encore de vrais paysans. Ça se perd même ici. »

    Dans Les Maîtres sonneurs, Sand décrit la capacité de la musique à provoquer des réminiscences partagées par toute l’assistance.

    – Je n’ai pensé à rien, dit Brulette ; mais j’ai eu mille ressouvenances du temps passé. […]

    — C’est bien ! dit Joset. Ce que j’ai songé, ce que j’ai vu en flûtant, tu l’as vu aussi ! […] ça parle, ce méchant bout de roseau ; ça dit ce qu’on pense ; ça montre comme avec les yeux ; ça raconte comme avec les mots ; ça aime comme avec le cœur ; ça vit, ça existe90 !

    Les attaches de George Sand à la culture berrichonne : entre réalisme et idéalisation

    Dans ses « romans champêtres », George Sand dépeint le milieu dans lequel elle a grandi et sa « fascination » (La Petite Fadette, 1849) pour les chants populaires et la langue berrichonne.

    Élevée par sa grand-mère à Nohant dans l’Indre, elle y apprend le dialecte local et y côtoie la paysannerie. De 1846 à 1853, elle publie ses romans champêtres91 dans lesquels elle fait s’exprimer les paysans avec leurs propres mots92 pour en donner une représentation plus juste et réaliste. Sand s’inspire aussi de ce qu’elle peut voir et entendre dans les lieux qu’elle visite. Sand s’est déplacée en Normandie, en Auvergne et dans les Pyrénées. Elle collecte des légendes dont elle rend compte dans Les Légendes rustiques (1858). Ses Contes d’une grand-mère (1873) seront inspirés de la tradition orale sans être des citations exactes. Elle témoigne néanmoins de la traduction imparfaite qu’elle offre au lecteur : « les pensées et les émotions d’un paysan ne peuvent être traduites dans notre style, sans s’y dénaturer entièrement et sans y prendre un air d’affectation choquante93. » Ses récits, riches en descriptions de sa terre natale, mettent en scène presque exclusivement des paysans dont elle montre la noblesse de cœur et même la grandeur. La Petite Fadette en sera un exemple tout à fait parlant : loin du déterminisme social dans lequel Zola plongera ses personnages, Sand conte à travers ce récit exemplaire et même édifiant l’histoire de Fadette qui, malgré sa pauvreté, les maltraitances qu’elle subit et l’opprobre jeté sur elle après l’abandon par sa mère, se révèle être à la fois d’une grande sagesse et d’une nature généreuse et charitable. Sand insistera sur l’intelligence de Fadette et sa nature réfléchie. Sans l’opposer, elle mettra en avant la « naïveté » et la « simplicité » des personnages principaux, valorisées comme signes de l’innocence et de la pureté d’esprit de ces paysans proches de la nature et peut-être de l’état de nature rousseauiste, épargnés par les artifices de la civilisation94. On lira paradoxalement une identification de Sand à certains de ses personnages, notamment Fadette et Brulette dans les Maîtres sonneurs, qui veille patiemment sur le chétif Joseph comme Sand a pu le faire pour Chopin. Dans une lettre adressée à Henry Harrisse (Nohant, le 9 avril 1867), Sand témoigne de cette ambivalence, de son rapport de proximité avec les paysans qui n’empêche pas une certaine condescendance teintée des préjugés primitivistes de l’époque :

    Je suis paysan au physique et au moral. Élevée aux champs, je n’ai pas pu changer, et quand j’étais plus jeune, le monde littéraire m’était impossible. Je m’y voyais comme dans une mer, j’y perdais toute personnalité, et j’avais aussi un immense besoin de me retrouver seule ou avec des êtres primitifs. Nos paysans d’alors ressemblaient encore pas mal à des Indiens. À présent ils sont plus civilisés et je suis moins sauvage. N’importe, j’ai encore plaisir à recevoir des gens sans esprit, que l’on comprend sans effort et que l’on écoute sans étonnement.

    L’univers des romans « champêtres » n’est d’ailleurs pas totalement binaire et Sand nous invite souvent à nous méfier des faux-semblants, les personnages présentés à première vue comme méchants ou stupides ayant souvent un talent caché. En témoignent le personnage de Fadette et celui du simplet et taciturne Joseph devenu cornemuseux de grand talent dans les Maîtres sonneurs.

    Il en est de même dans la correspondance de Sand, où les Berrichons sont tour à tour « des animaux insupportables » (lettre à Émilie de Wismes, Paris, 28 avril 1824), de « bonnes gens un peu bêtes, un peu lourds, grands argumenteurs et pitoyables raisonneurs, du reste les meilleurs animaux du monde » (lettre à Aimée Bazouin, Nohant, 27 avril 1827), qui peuvent malgré tout avoir une valeur de rédemption : « Le Berrichon simple dans ses manières, calme dans son langage, mais d’humeur indépendante et narquoise apporterait, dans la circulation des idées, cet admirable bon sens qui caractérise le cœur de la France. » (lettre à Charles Duvernet, Nohant, 29 novembre 1843). Le paysan agit comme un garde-fou de l’ordre du monde grâce à la permanence de son environnement lorsque tout se transforme dans une société qui commence à s’industrialiser : c’est la supériorité du paysan qui nourrit la France. George Sand écrira dans une lettre à Solange Sand, sa fille (Nohant, 22 septembre 1871) :

    Toute la révolution de 89 se résume en ceci : acquérir les biens nationaux, ne pas les rendre. Tout s’efface, se transforme ou se restaure : monarchie, clergé, spéculation. Je l’ai dit, je le dis encore, [le paysan], c’est le sauveur inconscient, borné, têtu ; mais je n’en vois pas d’autre.

    L’engagement politique et social de George Sand

     Sand écrit une deuxième préface à La Petite Fadette en 1851. Suite aux journées de juin 1848, Sand crie son désespoir et écrit néanmoins le « besoin impérieux de détourner la vue et distraire l’imagination », comme ses contemporains, « en se reportant vers un idéal de calme, d’innocence et de rêverie95. » Elle puise dans le monde paysan ce que la ville a perdu. « Dans le temps où le mal vient de ce que les hommes se méconnaissent et se détestent, la mission de l’artiste est de célébrer la douceur, la confiance, l’amitié96 », et la musique paysanne adoucit les mœurs.

    Tiersot évoque la place faite aux couches populaires dans la littérature romantique après les révolutions : « Le peuple réclamait ses droits : il fallait lui faire une place. Cela ayant été admis, on s’efforça de le comprendre96. » La diffusion de la littérature populaire se fait grâce aux écrivains : « Quelques-uns introduisirent dans leurs poèmes, dans leurs drames, dans leurs romans, les chansons qu’ils avaient recueillies sur leur chemin. C’est ainsi que le public en eut pour la première fois connaissance, et cette communication fut pour lui une véritable révélation97. » Il insiste : « C’est aux écrivains de la génération de 1830 que nous avons dû cette connaissance et cette révélation98. »

    George Sand milite pour trouver les antidotes contre l’oubli dans un temps qui s’accélère. Les bouleversements qu’entraînent les révolutions politiques99 et industrielles avec le développement des moyens de communication et de diffusion des informations (train à vapeur, télégraphe, développement de la presse et de l’alphabétisation…) font prendre conscience aux écrivains romantiques de la fragilité de la mémoire collective et des dangers d’en faire table rase. La volonté de patrimonialisation de la culture populaire est partagée par tous les romantiques. Sand réaménage sa maison comme un musée, essaye de reconstituer un Berry imaginaire ; la maison de Victor Hugo à Guernesey avec ses faux meubles médiévaux en est un autre exemple.

    Chambre d’Aurore de Saxe à Nohant

    Source : http://www.gerardtindillierephotos.fr/maison-de-george-sand-a-nohant-vic/

    Maison de George Sand : piano de Chopin

    Source : http://micdiap.canalblog.com/archives/2017/12/13/35954547.html

    George Sand ne cesse de prôner la conservation et la reconnaissance du génie du peuple-poète. Ses accents nostalgiques se retrouvent dans toute sa correspondance : « Le beau berrichon de ma jeunesse est aujourd’hui une langue morte. La bourrée, cette danse si jolie, est remplacée par de stupides contredanses, nos chants du terroir, admirables autrefois, et qui faisaient l’admiration de Chopin et de Pauline Garcia, cèdent le pas à la femme à barbe100. » Elle oppose ici plusieurs formes de cultures populaires, la tradition orale des ménétriers et des veillées, et celle des fêtes foraines et du cabaret qu’elle décrit dans Les Maîtres sonneurs comme un lieu de mauvaises fréquentations où la musique est de piètre qualité. Le grand-père de Brulette craint que La Mariton ne s’expose à l’opprobre lorsqu’elle devient servante à l’auberge Le Bœuf couronné. Sand oppose également culture berrichonne et bourbonnaise. Le verdict d’Hurel, le cornemuseux bourbonnais, est sans appel :

    Je ne prétends rien, Tiennet ; mais je te dis que la chanson, la liberté, les beaux pays sauvages, la vivacité des esprits, et, si tu veux aussi, l’art de faire fortune sans devenir bête, tout ça se tient comme les doigts de la main ; je te dis que crier n’est pas chanter, et que vous avez beau beugler comme des sourds dans vos champs et dans vos cabarets, ça ne fait pas de la musique101.

    Cette opinion n’est évidemment pas totalement partagée par Sand qui met ici en scène la rivalité entre communautés du Berry et du Bourbonnais.

    Les espaces et temps de socialisation berrichons mis en valeur chez Sand seront en particulier ceux des fêtes de village reliées au calendrier (Saint-Jean, Saint-Sylvestre…). Dans La Petite Fadette, on soulignera l’importance de la danse et de la fête de village dans la trame du récit102 : mettant en scène le statut social de chacun, la danse permettra de redistribuer les rôles et à la Fadette d’accéder à une forme de reconnaissance sociale ainsi qu’à un premier pas dans la séduction de Landry, le jeune besson tant convoité. Tiersot103 fait d’ailleurs le parallèle entre récit autobiographique (Histoire de ma vie) et la Petite Fadette :

    C’est que la bourrée, au temps de George Sand, avait dans le Berry une importance qui la haussait au niveau d’une institution sociale. Aux jours de fête, toutes les classes s’y confondaient ; les demoiselles venues de la ville ne dédaignaient pas de se mêler aux villageois dans les mêmes évolutions, ni les bourgeois de danser avec les paysannes. George Sand, à quinze ans, prenait part à ces plaisirs avec son ardeur native.

    Pour cela, des bourgeois la dédaignent et d’autres la « vengent » en s’empressant de danser avec elle. La similitude avec la revanche de la petite Fadette est évidente (chapitre XVI).

    Les Maîtres sonneurs illustre bien le prestige social des invités à la danse mais aussi celui des musiciens acclamés pour leur talent. Le récit permet d’exposer le statut social des cornemuseux, leurs conditions de travail et le fonctionnement du compagnonnage, les jalousies aussi des musiciens qui comptent bien garder leurs secrets et leurs privilèges. La compétition entre cornemuseux du Berry et cornemuseux du Bourbonnais au XVIIIᵉ siècle est aussi un prétexte pour démonter les préjugés des uns et des autres, prônant les rencontres et dénonçant les méfaits de l’ignorance. Mais sous le masque du candide Étienne, ce sont avant tout les bourgeois qu’elle vise en montrant Huriel, muletier, qui apparaît comme « le diable » avec sa tête noire de charbon et se révèle être un jeune homme habile musicien et fin d’esprit. Sand dénonce l’association du mal à la saleté du peuple qui travaille dur. Elle décrie notamment les romans-feuilletons d’Eugène Sue (Les Mystères de Paris) où le peuple est présenté comme une masse anonyme, traitée avec peu d’humanité. On se souviendra des Misérables de Hugo : « On comprendra sans peine que Javert était l’effroi de toute cette classe que la statistique annuelle du ministère de la Justice désigne sous la rubrique : Gens sans aveu », c’est-à-dire sans nom, sans moi, et dont l’existence n’est reconnue que par la Loi, juridique et statistique.105

    Sand est aussi sensible à la misère sociale, elle a ses pauvres à qui elle donne la charité et pour qui elle dit se priver, exhortant même ses amies à suivre son exemple105 pour que chacun contribue à distribuer à ceux qui ont faim. Son paternalisme n’enlève rien à son mérite d’avoir rendu aux paysans leur individualité et leur profondeur d’âme. Les questionnements intérieurs du très sensible Besson Sylvinet qui résiste à sa mélancolie et son amour pour Fadette en sont le meilleur exemple.

    Nous l’avons vu, Sand nous fait régulièrement réfléchir sur le lien entre situation sociale et psychologie des personnages, et son caractère non inéluctable. Dans Les Maîtres sonneurs, le métier de ménétrier est perçu comme un moyen d’ascension sociale. Joseph, ouvrier peu endurant au travail, veut devenir ménétrier parce qu’« on y gagne gros106. » Brulette tente tout de même de le dissuader, jugeant les cornemuseux « rudes et méchants, et toujours des premiers exposés dans les querelles et batteries. L’habitude d’être en fête et chômage les rend ivrognes et dépensiers. » Brulette prévient Joseph : « Enfin, c’est du monde qui ne te ressemble point, et où tu te gâterais, selon [la Mariton]107 ». Joseph poursuit son rêve et, loin de devenir ivrogne, il accède grâce aux ménétriers bourbonnais à une meilleure éducation. Il se « fait enseigner l’instruction108 », c’est-à-dire l’écriture, ce qui pousse Brulette à en faire de même.

    Contrairement aux autres écrivains évoqués, Sand s’intéressa à la musique plus qu’aux paroles, pour tenter d’en décrypter toute la subtilité. Elle n’a pas recueilli elle-même les airs, ni les paroles, mais incitait les musiciens en séjour à Nohant à le faire et nous lui devons en cela beaucoup en matière de sources écrites. Elle écrit dans Jeanne au chapitre II : « Elle se mit à chanter d’une voix chevrotante, en mineur, sur une mélodie très remarquable, une de ces chansons bourbonnaises dont la mélodie mériterait bien d’être recueillie, s’il était possible de le faire sans en altérer la grâce et l’originalité109. »

    Quant au texte, Tiersot décrit les « impuretés et incorrections » de la poésie populaire. « Mais le romantisme était prêt à toutes les révoltes. Il avait mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire110  ! » Les « patois » intéressent les écrivains.

    Enjeux esthétiques : régénérer la musique et la littérature

    Gérard de Nerval : une refondation poétique

    La tradition orale française semble pauvre aux romantiques, contrairement à d’autres nations, comme l’Angleterre ou l’Espagne qui, moins touchées par les principes esthétiques de la Renaissance, ont mieux su préserver leur tradition autochtone. En France, les écrivains romantiques exhortent à recueillir ces chansons (le romancier et poète Ernest Fouinet, l’écrivain et historien Hippolyte Lucas, Edmond Géraud, journaliste légitimiste et poète…). « Tout le monde veut croire ou croit, par principe, que la poésie orale aidera à régénérer la poésie tout court ; et tout le monde, plus ou moins, se demande jusqu’à quel point cela est possible en France111 », affirme Bénichou. Nerval s’inscrit donc dans un mouvement général, mais son recueil de 1842, avec ses 17 chansons dont 7 seulement avaient été citées avant lui, n’en reste pas moins le « premier ensemble vraiment important de poésie orale française qui ait été porté à la connaissance du public littéraire112. » À ceci s’ajoutent 13 nouvelles chansons après 1842. Nerval effectue des promenades à pied à travers les campagnes pour recueillir les chansons populaires.

    Dans Chansons et Légendes du Valois, Nerval défend la poésie populaire en français, sur le plan esthétique :

    On publie aujourd’hui les chansons patoises de Bretagne et d’Aquitaine, mais aucun chant des vieilles provinces où s’est toujours parlée la vraie langue française ne nous sera conservé. C’est qu’on n’a jamais voulu admettre dans les livres des vers composés sans souci de la rime, de la prosodie et de la syntaxe ; la langue du berger, du marinier, du charretier qui passe, est bien la nôtre, à quelques élisions près, avec des tournures douteuses, des mots hasardés, des terminaisons et des liaisons de fantaisie, mais elle porte un cachet d’ignorance qui révolte l’homme du monde, bien plus que ne le fait le patois. Pourtant ce langage a ses règles, ou du moins ses habitudes régulières, et il est fâcheux que des couplets tels que ceux de la célèbre romance Si j’étais hirondelle soient abandonnés, pour deux ou trois consonnes singulièrement placées, au répertoire chantant des concierges et des cuisinières. Quoi de plus gracieux et de plus poétique pourtant :

    Si j’étais hirondelle ! — Que je puisse voler, — Sur votre sein, la belle, — J’irais me reposer !

    Il faut continuer, il est vrai, par : J’ai z’un coquin de frère…, ou risquer un hiatus terrible ; mais pourquoi aussi la langue a-t-elle repoussé ce z si commode, si liant, si séduisant qui faisait tout le charme du langage de l’ancien Arlequin, et que la jeunesse dorée du Directoire a tenté en vain de faire passer dans le langage des salons ?

    Ce ne serait rien encore, et de légères corrections rendraient à notre poésie légère, si pauvre, si peu inspirée, ces charmantes et naïves productions de poètes modestes ; mais la rime, cette sévère rime française, comment s’arrangerait-elle du couplet suivant :

    La fleur de l’olivier Que vous avez aimé[e] Charmante beauté ! Et vos beaux yeux charmants, Que mon cœur aime tant, Les faudra-t-il quitter ?

    Vers non rimés, vers blancs, vers assonancés, la poésie populaire offre des possibilités nouvelles et libératrices au poète lettré. Elle est inspirante pour la « grande poésie ». « Nerval, ici, est en avance de deux ou trois générations : ce sont les poètes de la fin du siècle qui songeront à transporter dans leurs vers les procédés populaires que Nerval, timidement et sans conseiller encore de les imiter, essaie de défendre en 1842113. » Dans L’Artiste, Nerval écrit au sujet de la commission Fortoul :

    On parle en ce moment d’une collection de chants nationaux recueillis et publiés à grands frais. Là, sans doute, nous pourrons étudier les rythmes anciens conformes au génie primitif de la langue, et peut-être en sortira-t-il quelque moyen d’assouplir et de varier ces coupes belles mais monotones que nous devons à la réforme classique. La rime riche est une grâce, sans doute, mais elle ramène trop souvent les mêmes formules. Elle rend le récit poétique ennuyeux et lourd le plus souvent, et est un grand obstacle à la popularité des poèmes114.

    Nerval composera ses Odelettes selon des modèles anciens.

    Précisons cependant qu’il y a populaire et populaire… Nerval paraît parfois peu enclin à écouter les productions littéraires des gens de la campagne lorsqu’il les rencontre. Dans Angélique, il rapporte son entrevue avec un commissaire à Chantilly :

    « Ah ! Vous vous occupez de littérature ? Et moi aussi, monsieur ! J’ai fait des vers dans ma jeunesse… une tragédie. » Un péril succédait à un autre ; le commissaire paraissait disposé à nous inviter à dîner pour nous lire sa tragédie115.

    De même, les romans de colportage au format de poche, la littérature populaire légère – romans gothiques, fantastiques, policiers – ou les reproductions d’art lettré pour le petit peuple sont loin des préoccupations de Nerval.

    Par ailleurs, les Français seraient un « peuple railleur et naturellement peu poétique » où la « poésie sérieuse »116 a peu de place. Peu de poésie historique, beaucoup de poésie satirique : le Roi Dagobert n’est qu’une caricature. Pour s’opposer à cette idée, Nerval cite à la suite de l’extrait que l’on a donné plus haut des Légendes du Valois une version du Roi Renaud qui prouve que la France peut rivaliser avec le folklore allemand117.Il cite en deuxième exemple La Complainte de saint Nicolas118suivi de La Reine des poissons.

    Nerval affirme même la suprématie de la poésie primitive, dont la poésie lettrée continue d’être tributaire : « Avant d’écrire, chaque peuple a chanté ; toute poésie s’inspire à ces sources naïves. » Il dresse un plaidoyer contre les préjugés des poètes académiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles et leur poésie légère, « si pauvre, si peu inspirée », tantôt « gravelures », tantôt compositions sans vie, « si incolores, si gourmées », qui ont accaparé l’opinion et le goût, et maintiennent la séparation du public cultivé et du peuple119.

    Nerval ne cesse pourtant de voir dans la poésie populaire de grandes références littéraires, voire des textes sacrés : dans Chansons et Légendes, il décèle dans les trois premières chansons citées le « parfum de la Bible » ; l’Orient, évoquée à propos des Filles de la Rochelle et plus particulièrement Chiraz, patrie de Hafez et Saadi, à propos de La belle qui fait la morte (chanson Dessous le rosier blanc) ; les plus prestigieuses ballades littéraires allemandes : la Léonore du poète Gottfried August Bürger, Le Roi des aulnes de Johann Wolfgang von Goethe, les ballades de l’écrivain Ludwig Uhland auxquelles La Complainte de saint Nicolas est comparée ; enfin « la poésie romantique et chevaleresque », associée au commentaire de la Fille du roi Louis, comparant Lautrec à Perceval. Nerval fait aussi un parallèle avec la poésie allemande non versifiée et l’usage des rythmes de la prosodie antique – longues et brèves.

    Nerval n’est pas le premier à s’intéresser de près à la poésie populaire. Il fait d’ailleurs référence au recueil de Rousseau, Anciennes chansons sur de nouveaux airs composés par Rousseau lui-même : il cite « la première [chanson] dans le style marotique120 ». Nerval voit en Rousseau un modèle sur bien des points : son opposition entre ville et campagne, nature et culture, airs d’opéras et anciennes chansons populaires, il les tient de lui. Il fait même lire La Nouvelle Héloïse à Sylvie. Mais Nerval ira beaucoup plus loin dans son travail de collectage comme dans sa réflexion esthétique, cherchant de plus en plus à inclure dans son écriture des éléments du style populaire.

    Nerval annoncera le premier vrai contact en France, et depuis le Moyen Âge peut-être, entre la haute poésie et la chanson populaire. Il comprendra mieux que ses prédécesseurs les processus de fabrication de cette dernière et notamment le principe de variante. Voici comment Bénichou parle de ce phénomène propre à la chanson populaire et de ses répercussions sur le style populaire :

    Peu importe à partir de quelle forme originelle s’est transmise oralement [la chanson populaire], en se façonnant par la variante… Tous les caractères qui distinguent un poème populaire d’un poème lettré s’expliquent par là : la simplicité impersonnelle et transparente du style, que l’usure des transmissions répétées et le peu de littérature des transmetteurs ont dépouillé de tous les ornements inutiles ; l’emploi fréquent de formules et schémas tout faits ; la rapidité expressive et pour ainsi dire mnémotechnique du récit ; l’allure naïve des sentiments et des idées, qui s’établissent au niveau commun, très en deçà des raffinements contemporains en milieu cultivé ; la variété des leçons pour chaque poème, et parfois même l’hésitation entre des affabulations différentes ; la coexistence du délabrement et de l’incohérence avec les réussites les plus surprenantes, suite du progrès hasardeux et semi-conscient des textes121.

    Primitivité, création collective, réalisation par une multitude d’individus dans des milieux peu cultivés, voici les grands principes de la chanson populaire selon Bénichou, et avant lui, Patrice Coirault. La question des origines est très présente à l’époque romantique, question qu’on sait insoluble mais qui laisse une part de mystère attrayante. Bien que l’on puisse supposer le caractère collectif de la création populaire, Bénichou postule que les cas d’additions successives sont rares et qu’il existe en général un auteur à chaque chanson populaire. Les variantes et les interpolations sont cependant fréquentes dans ces chansons, chaque province possédant sa version, refaçonnée par des individus au gré de leurs trous de mémoire ou de leur fantaisie.

    La revalorisation de la musique populaire : les théories musicales de George Sand dans la bouche des paysans

    L’historienne Sophie-Anne Leterrier commente : « Les collecteurs du milieu du [XIXᵉ] siècle soulignaient le peu de souci des paysans eux-mêmes pour les “chansons naïves”, leur façon de se faire prier pour en exécuter122. » Ce à quoi répond le folkloriste Julien Tiersot : « Tandis que le peuple, d’où elle est issue, l’oublie ou la renie, elle a pris sa place légitime dans le domaine de l’art, de la poésie, de la science123. »

    Bien que l’apport de George Sand soit postérieur à celui de Nerval – Jeanne date de 1845, La Mare au Diable de 1846 –, il n’en reste pas moins essentiel. On a déjà rendu compte de l’intérêt que portait Sand à la langue124 et aux coutumes berrichonnes. Pour ce qui est des chansons, Sand a pour grande qualité de s’intéresser de près à la musique et pas seulement aux paroles. Bien qu’elle ne puisse pas transcrire, elle en fait de magnifiques descriptions qui donnent leur sens aux portées musicales des recueils, souvent très éloignées de la réalité de la musique de tradition orale.

    Dans la préface de 1848 de La Petite Fadette, elle écrit : « J’écoutai le récitatif du laboureur, entrecoupé de longs silences, j’admirai la variété infinie que le grave caprice de son improvisation imposait au vieux thème sacramentel. C’était comme une rêverie de la nature elle-même, ou comme une mystérieuse formule par laquelle la terre proclamait chaque phase de l’union de sa force avec le travail de l’homme125. » La description fait écho au briolage, chant de labour, décrit au chapitre II de La Mare au Diable :

    Ce chant n’est, à vrai dire, qu’une sorte de récitatif interrompu et repris à volonté. Sa forme irrégulière et ses intonations fausses selon les règles de l’art musical le rendent intraduisible. Mais ce n’en est pas moins un beau chant, et tellement approprié à la nature du travail qu’il accompagne, à l’allure du bœuf, au calme des lieux agrestes, à la simplicité des hommes qui le disent, qu’aucun génie étranger au travail de la terre ne l’eût inventé, et qu’aucun chanteur autre qu’un fin laboureur de cette contrée ne saurait le redire. Aux époques de l’année où il n’y a pas d’autre travail et d’autre mouvement dans la campagne que celui du labourage, ce chant si doux et si puissant monte comme une voix de la brise, à laquelle sa tonalité particulière donne une certaine ressemblance. La note finale de chaque phrase, tenue et tremblée avec une longueur et une puissance d’haleine incroyable, monte d’un quart de ton en faussant systématiquement126.

    Soulignons trois aspects dans ces citations : le premier est le caractère « intraduisible » dû aux subtilités de la modalité et à la liberté du chant qui s’épanouit hors du cadre de la mesure. Le deuxième est la capacité du « peuple-poète » à exceller dans le domaine de l’improvisation. De nombreux passages de La Petite Fadette en témoignent, celle-ci poussant régulièrement quelques chansonnettes de son cru :

    Fadet, Fadet, petit fadet,
    Prends ta chandelle et ton cornet ;
    J’ai pris ma cape et mon capet ;
    Toute follette a son follet127.

    Ou encore :

    Prends ta leçon et ton paquet,
    Landry Barbeau le bessonnet128.

    Le troisième aspect est l’adéquation totale du chant populaire à son environnement : Sand tisse un lien étroit entre la musique et la nature, la première n’étant que le reflet de l’autre. Dans Les Maîtres sonneurs, le grand bûcheux qui fait figure de maître à penser pour Joseph l’exprime parfaitement :

    S’étant assuré que Joseph lui donnait bonne attention, [il] poursuivit ainsi son discours :

    – La musique a deux modes que les savants, comme j’ai ouï dire, appellent majeur et mineur, et que j’appelle, moi, mode clair et mode trouble ; ou, si tu veux, mode de ciel bleu et mode de ciel gris […]. La plaine chante en majeur et la montagne en mineur. Si tu étais resté dans ton pays, tu aurais toujours eu des idées dans le mode clair et tranquille, et, en y retournant, tu verras le parti qu’un esprit comme le tien peut tirer de ce mode ; car l’un n’est ni plus ni moins que l’autre.129

    Jouer bien du mode mineur requiert des qualités spécifiques au ménétrier qui pourra les développer par son contact avec la nature.

    En outre, la musique exprime tous les sentiments humains dans une infinie subtilité de nuances, et la musique populaire d’autant plus que la variation en est l’essence :

    [Huriel] joua l’air des Trois Fendeux, du père Bastien. Il le joua d’abord tel que nous le connaissions, et ensuite un peu différemment, d’une façon plus douce et plus triste, et enfin le changea du tout au tout, variant les modes et y mêlant du sien, qui n’était pas pire, et qui même semblait soupirer et prier d’une manière si tendre qu’on ne se pouvait tenir d’en être touché de compassion. Ensuite, il le prit sur un ton plus fort et plus vif, comme si c’était une chanson de reproche et de commandement, et Brulette, qui s’était avancée et arrêtée au bord du fossé, prête à y jeter le mai, mais ne s’y pouvant décider, recula comme effrayée de la colère qui était marquée dans cette musique130.

    La musique de Joseph acquiert une dimension sacrée, elle appelle au recueillement et à l’intériorité. « Joseph s’éloigna avec lui dans le parc, et nous l’entendîmes sonner des airs si tristes et si plaintifs, qu’il semblait d’une âme prosternée dans le repentir et la contrition. » Elle est porteuse d’un message : « L’entends-tu ? dis-je à Brulette. Voilà sa manière de se confesser, sans doute, et si le chagrin est une réparation, il te la donne de son mieux. »131

    Joseph, personnage mélancolique et de constitution fragile, à la sensibilité exacerbée, est la figure de l’artiste romantique, inspirée de Chopin. Sand met ainsi sur le même plan créateur lettré et populaire. Comme pour la musique savante, chaque cornemuseux a son propre style qu’une oreille experte peut reconnaître :

    Joseph répondit d’un air assuré : – C’est la musette à Carnat, mais ce n’est point lui qui en joue… C’est quelqu’un qui est encore plus maladroit que lui ! […]

    – Comment peux-tu connaître que cette musette-là est celle à Carnat ? Il me semble, à moi, que musette pour musette, ça braille toujours de la même mode132.

    Le roman culminera vers la grande joute musicale destinée à révéler les talents de la région, Joseph sortant grand gagnant. La musique populaire est définitivement un art d’excellence.

    Conclusion

    Les écrivains romantiques ont œuvré dans un sentiment d’urgence à la découverte et à la diffusion du répertoire des campagnes françaises, impulsant et se nourrissant d’un mouvement d’idées français et européen au XIXᵉ siècle. Les réalistes133 et les symbolistes en seront les premiers héritiers. À cette même période et dans les générations suivantes, des compositeurs s’intéresseront aussi à la musique traditionnelle de leur région et voudront autant la sauver de l’oubli qu’y puiser leur inspiration pour créer à partir d’elle ; on peut citer Jean-Baptiste Weckerlin, Félix Arnaudin, Julien Tiersot, Jean Poueigh, Joseph Canteloube134, ou encore Charles Bordes, Vincent d’Indy et leur Schola Cantorum, allant de pair avec l’apparition du phonographe en Europe et les collectes de Patrice Coirault, une des plus précieuses sources sur le sujet.

    Mais l’influence des romantiques ne s’arrête pas là puisque nombre de personnalités du mouvement folk des années 1960 à 1980 revendiqueront l’impact qu’ont eu sur eux ces écrivains, Malicorne mettant en musique La Fiancée du timbalier de Victor Hugo et les néo-routiniers voyant dans le grand bûcheux des Maîtres sonneurs leur modèle de la transmission maître-élève en musique traditionnelle. Les années 1960 marqueront aussi une résurgence du compagnonnage. Les recueils publiés à cette époque seront pour les compagnons une grande source d’inspiration.

    La vision des écrivains romantiques comme des collecteurs montre malgré tout une volonté de marquer une distance, un rapport d’ambivalence qui n’échappe pas aux préjugés de l’époque, et qui persistera dans une certaine mesure chez les collecteurs du XXᵉ siècle à la recherche d’une authenticité musicale et de valeurs rurales idéalisées loin des artifices de la civilisation, avec un écart cette fois-ci entre citadins et ruraux.

    Le témoignage des romantiques révèle aussi ce qu’ils recherchaient dans ces chants, autant voire plus que les chants pour eux-mêmes : nostalgie, légendes et fantastique, falsifications ou arrangements des chants, reconstruction de l’histoire de France ou de leur mémoire personnelle.

    Cette quête est aussi liée à un engagement politique et social, repris après 1968 par les mouvements régionalistes et dans les revendications pour faire davantage de place à la voix du peuple. En cela, l’héritage des écrivains romantiques est décisif dans la portée qu’il a donnée à la musique et à la culture populaires.

    Le lien affectif aux chansons populaires qui transparaît chez Sand et Nerval restera le moteur principal des collecteurs, que ce lien soit réel ou réinventé. Coirault, chercheur autodidacte, dans la filiation de Nerval dont il recense les œuvres135 dans sa bibliographie d’ouvrages folkloriques (La Bohême galanteLes Filles du feu et Les Vieilles Ballades françaises publié dans La Sylphide), l’exprimera parfaitement : « En art (populaire ou non), pour comprendre, la première démarche est d’amour136. » Rentrer au cœur des processus d’enchevêtrement des mémoires individuelles et collectives dans la tradition orale et dans ses relectures au XIXᵉ siècle permet de comprendre l’évolution de la place de ces chansons traditionnelles françaises et de la créativité qu’elles ont suscitée.

    Bibliographie

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    – BOLLE, Sylvie, 2007, « Folklore et folklorisation, la construction de l’autre et de soi », in vol. 5, L’Unité de la musique, p. 204-246.

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    OUVRAGES LITTÉRAIRES

    HUGO Victor

    1982 (1865), Les Chansons des rues et des bois, Paris, Gallimard.

    NERVAL Gérard

    1972 (1854, 1855), Les Filles du feu suivi de Aurélia, Paris, Gallimard, coll. Folio.

    1989, Œuvres complètes, vol. 1, GUILLAUME Jean et PICHOIS Claude (dir.), Paris, Pléiade.

    SAND George

    1964-1991, Correspondance, 25 vol., LUBIN Georges (dir.), Paris, Classiques Garnier.

    1964 (1846), La Mare au Diable, Paris, Larousse, ,

    (1853) Les Maîtres sonneurs, La Bibliothèque électronique du Québec, collection À tous les vents, téléchargé le 5 mars 2018, url : https://beq.ebooksgratuits.com/vents/sand.htm

    1999 (1849), La Petite Fadette, Paris, Le Livre de Poche.

    2004 (1873), Contes d’une grand-mère, Paris, GF-Flammarion.

    RECUEILS DE CHANSONS

    ARBAUD Damase

    1862-1864, Recueil de chants populaires et historiques de la Provence, 2 volumes, Aix-en-Provence, Makaire, Bibliothèque Provençale.

    BARBILLAT Émile et TOURAINE Laurian

    1930-1931, Chansons populaires dans le Bas-Berry, 5 volumes, Châteauroux, Éditions du Gargaillou.

    CHAMPFLEURY et WECKERLIN Jean-Baptiste

    1860, Chansons populaires des provinces de France, Paris, Bourdillat et Cie.

    COIRAULT Patrice

    1933, Recherches sur notre ancienne chanson populaire traditionnelle, Librairie Droz.

    1942, Notre chanson folklorique, Paris, Picard.

    1996, Répertoire des chansons françaises de tradition orale, 3 vol., Bibliothèque nationale de France, Paris.

    JOUVE Louis

    1876, Chansons en patois vosgiens, Épinal, Peyrou.

    LA VILLEMARQUE Théodore-Hersart de

    1839, Barzaz Breiz, Paris, Éd. Charpentier..

    Notes

    1. MONTAIGNE, chapitre « Des vaines subtilités », Essais, livre I. ↩︎
    2. CHARLES-DOMINIQUE Luc, L’Apport de l’Histoire à l’ethnomusicologie de la France, PDF, p. 10-11. http://jalonedit.unice.fr/ethnomusicologie/cours/fichiers/apporthistoireethnomusifrance.pdf ↩︎
    3. Des premières observations (XVIe s) à l’esprit d’inventaire (XVIIIe s), p. 128.  ↩︎
    4. GRÉGOIRE Henri, Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, Convention nationale, 1794 (p. 1-19) ↩︎
    5. BOURSIER Jean-Yves, 2005, chapitre « Temps politiques, revivalisme, patrimoine », p. 91-102, in CHARLES-DOMINIQUE Luc et DEFRANCE Yves (dir.), L’Ethnomusicologie de la France : de « l’ancienne civilisation paysanne » à la globalisation, Paris, L’Harmattan, p. 94. ↩︎
    6. Les régionalismes ont aussi inventé de nouvelles traditions (implantation de la cornemuse écossaise en Bretagne) ou en ont emblématisé d’autres (galoubet-tambourin en Provence félibréenne). ↩︎
    7. Qui est l’association pour la sauvegarde de la langue, de la culture et de l’identité des pays de langue d’oc. ↩︎
    8. CHARLES-DOMINIQUE Luc, art. cit., p. 25. ↩︎
    9. Cette école de musique a été fondée en 1894 entre autres par Vincent d’Indy et Charles Bordes, tous deux férus de musique du terroir. ↩︎
    10. De Walter Scott à Winston Churchill, de nombreuses grandes figures de l’Angleterre seront d’ailleurs membres d’ordres druidiques. De même, les communautés expatriées aux États-Unis tentent de retrouver leurs origines. En témoigne la communauté irlandaise de Chicago où fut écrite la « bible de la musique irlandaise » (1850), O’Neill’s Music of Ireland. Aux États-Unis, cette communauté irlandaise nourrit aussi le désir de retrouver des racines celtiques imaginaires. ↩︎
    11. Voir en particulier CHARLES-DOMINIQUE Luc, L’Ethnomusicologie de la France, de l’ « ancienne civilisation paysanne » à la globalisationop. cit., p. 129-139. ↩︎
    12. Ibid., p. 133. ↩︎
    13. BÉNICHOU Paul,Nerval et la chanson folklorique, p. 333. ↩︎
    14. Charles-Dominique fait aussi un parallèle intéressant avec le débat sur l’altérité culturelle dans les colonies, le colonialisme signifiant pour lui « singulariser les différents peuples et penser la différence sur le mode du retard », op. cit., p. 147. ↩︎
    15. Littéralement : recueil de poèmes de Bretagne. ↩︎
    16. Donatien Laurent (1935), linguiste, musicologue, ethnologue français. ↩︎
    17. La quasi-totalité des anthologies de chants populaires français datent des dernières décennies du XIXᵉ siècle. ↩︎
    18. CHARLES-DOMINIQUE Luc, « De l’écriture d’une tradition orale à la pratique orale d’une écriture », actes du colloque de Clamecy (58) les 26 et 27 octobre 2000. Premières Rencontres autour d’Achille Millien. Saint-Jouin-de-Milly, Modal, 2001, 256 pages, ill. mus. ↩︎
    19. GUILCHER Yvon, 1991, « Les Collecteurs du XIXᵉ siècle ont-ils inventé la chanson folklorique ? » (p. 20-31) in LE QUELLEC Jean-Loïc (dir.), Collecter la mémoire de l’autre, Niort, Gestes Éditions, coll. Modal. ↩︎
    20. Art. cit. Au-delà de la transcription musicale, le choix du répertoire révèle ce qu’on veut lui faire dire : « En ce qui concerne les paroles, il y a eu éventuellement tri arbitraire du scripteur, pour des raisons de bienséance ou de conviction, ou au contraire par souci d’offrir un éventail exhaustif. » ↩︎
    21. « Fingal, an Ancient Epic Poem in six books composed by Ossian, the son of Fingal translated from the Gaelic language by James Macpherson », Ossian étant un pseudo-poète épique de la Calédonie, redécouvert par l’Écosse. « Recherche des origines de la nation et de ses épopées fondatrices, fascination pour le primitif, la sauvagerie, l’archaïque, enfin le goût du naïf, de l’obscur et du rugueux » (MILLET Claude, Le Romantisme. Du bouleversement des lettres dans la France postrévolutionnaire, Paris, Le livre de poche (LGF), 2007, p. 36) : la remise en cause du classicisme français s’amorce. ↩︎
    22. BÉNICHOU Paul, 1970, Nerval et la chanson folklorique, Corti, p. 69. ↩︎
    23. Ibid., p. 95. ↩︎
    24. Art. cit. ↩︎
    25. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 108 : « Le SylpheÀ TrilbyLes Deux ArchersÀ un passantLa Ronde du sabbat, datés de 1823-1825, évoquent une matière légendaire et démoniaque non localisée (la Légende de la nonne, qui appartient au même genre, est franchement espagnole). » ↩︎
    26. Juif allemand, le poète Heinrich Heine se réfugie à Paris sous la monarchie de Juillet et fréquenta Gérard de Nerval. ↩︎
    27. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 106. ↩︎
    28. Op. cit., p. 327. ↩︎
    29. Prédécesseurs dont il est cependant redevable. Bénichou et Richer rapprochent Thérèse Aubert (1819), de Nodier, de Sylvie lorsque Nerval relate l’apparition de rondes de jeunes filles qui chantent des airs populaires (op. cit., p. 96). ↩︎
    30. MILLET Claude, Le Romantisme. Du bouleversement des lettres dans la France postrévolutionnaire, Le Livre de Poche, 2007, Paris (LGF). ↩︎
    31. BONARDEL Françoise, op. cit. P ? ↩︎
    32. SAND George, Les Maîtres sonneurs, p. 71. ↩︎
    33. Ibid., p. 72. ↩︎
    34. Mythe d’Orphée. ↩︎
    35. Ibid., p. 73. ↩︎
    36. Ibid., p. 248. ↩︎
    37. Ibid., p. 180. ↩︎
    38. Ibid., p. 178. ↩︎
    39. BONARDEL Françoise, op. cit., p. 24. ↩︎
    40. SAND George, op. cit., p. 640. ↩︎
    41. Ibid., p. 663. ↩︎
    42. Ibid., p. 698. ↩︎
    43. On peut voir dans Les Maîtres sonneurs de George Sand une parabole qui sera une référence constante du mouvement folk français. ↩︎
    44. HUGO Victor, 1982 (1865), Les Chansons des rues et des bois, Paris, Gallimard, p. 247. ↩︎
    45. NERVAL Gérard de, Œuvres complètes vol. 1, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade. ↩︎
    46. NERVALGérard de, ibid., p. 270-271. ↩︎
    47. En Allemagne, l’impact de la Renaissance a aussi été moins grand, ce qui a favorisé le répertoire populaire. ↩︎
    48. Nerval commente : « les premiers ouvrages ont été composés en gothique, puis en langue franque après l’invasion de la Gaule par les Francs sous les Mérovingiens. » ↩︎
    49. NERVAL Gérard de, op. cit., p. 270. ↩︎
    50. NERVALGérard de, op. cit., p. 272. ↩︎
    51. MILLET Claude, op. cit., p. 59. ↩︎
    52. Ibid., p. 61. ↩︎
    53. Du latin legenda, « vie de saint » : « 3) : récit populaire traditionnel, plus ou moins mythique, qui a souvent un fondement historique. 4) représentation amplifiée ou partiale », Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française ?, p. 2385-2386. ↩︎
    54. Angélique, in NERVAL Gérard de, 1972 (1854, 1855), Les Filles du feu suivi de Aurélia, Paris, Gallimard, coll. Folio, p. 115-116. ↩︎
    55. Ibid., p. 78. ↩︎
    56. « Le Roy Loys est sur son pont. » ↩︎
    57. Ou La belle qui fait la morte pour son honneur garder : une version, La Jolie Fille de la Garde, chant populaire bourbonnais, a été éditée en 1836 chez Desrosiers à Moulins, avant Nerval. Ce dernier la connaissait. Voir BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 280. ↩︎
    58. Op. cit., p. 80. ↩︎
    59. Nerval appelle le héros de la chanson « le beau Lautrec » et cela pose question… y a-t-il confusion avec d’autres sources ? Bénichou commente : « Un Thomas de Lautrec historique, de l’illustre famille de Foix, qui vécut sous François Iᵉʳ, figure dans le Dernier Abencérage de Chateaubriand. […] Mais qu’auraient à faire la Palestine et les croisades au XVIᵉ siècle ? Les commentaires de Nerval sont parfois beaucoup plus fantaisistes que ses citations. » (NERVAL Gérard de, Œuvres complètes vol. 1, op. cit., p. 271) ↩︎
    60. NERVAL Gérard de, Les Filles du feuop. cit., p.171. ↩︎
    61. NERVAL Gérard de, Les Filles du feuAngéliqueop. cit., p. 69. ↩︎
    62. Ne pas oublier que Nerval est traducteur du Faust de Goethe et d’autres textes en allemand. ↩︎
    63. Angéliqueop. cit., p. 40. ↩︎
    64. Ibid., p. 43. ↩︎
    65. Ibid.,p. 41. ↩︎
    66. Ibid. ↩︎
    67. Ibid.,p. 51. ↩︎
    68. Ibid.,p. 29. ↩︎
    69. Différentes strates temporelles sont abordées de l’Antiquité gréco-romaine jusqu’au XIXᵉ siècle : l’héritage intellectuel que nous avons reçu des arabes (p. 45-46), la bibliothèque brûlée de Constantinople, les Gaulois, les Francs, Jean-Jacques Rousseau… ↩︎
    70. Ibid.,p. 72, sixième lettre. ↩︎
    71. Ibid.,p. 27. ↩︎
    72. Dans Aurélia, Nerval raconte ses troubles sur le conseil de son médecin. Nerval est vraisemblablement maniaco-dépressif ou bipolaire. Il décrit ses crises de délire : « il me semblait tout savoir, tout comprendre ; l’imagination m’apportait des délices infinies », dans un état de « surexcitation fiévreuse ». Voir la thèse de Roman Bernar Freiman, La Psychose maniaco-dépressive de Gérard de Nerval (1851-1855), soutenue en 1995. ↩︎
    73. NERVAL Gérard de, Angéliqueop. cit., p. 46. ↩︎
    74. Nerval connaît certainement la pièce de Calderón La vie est un songe, et son texte La Fille de l’air, texte auquel peut renvoyer Les filles du feu. ↩︎
    75. NERVAL Gérard de, Angéliqueop. cit., p. 110. ↩︎
    76. Ibid., p. 105. ↩︎
    77. Air de marche « Courage ! mon ami, courage ! Nous voici près du village », ibid., p. 106. ↩︎
    78. Ibid., p. 69. ↩︎
    79. Ibid., p. 74. ↩︎
    80. NERVAL Gérard de, Sylvie, in Les Filles du Feu, p. 133. ↩︎
    81. Ibid., p. 134.  ↩︎
    82. Ibid., p. 156. ↩︎
    83. Nerval ne peut pourtant pas s’empêcher de mettre souvent en lien les chansons qu’il cite avec son Valois natal – il dit avoir connu souvent ces chansons dans son enfance. Le titre Chansons et légendes du Valois est explicite. Dans ses premiers articles, il ne fait pas allusion au Valois, ce rattachement est progressif, ce qui prouve la modification de sa propre mémoire, de plus en plus teintée d’un sentiment nostalgique. ↩︎
    84. On appelle ce phénomène de réminiscence « amorçage » en sciences cognitives. ↩︎
    85. NERVAL Gérard de, Sylvieop. cit., p. 146. ↩︎
    86. Ibid., p. 134. ↩︎
    87. Ibid., p. 156. ↩︎
    88. Cf. la première scène de Sylvie. ↩︎
    89. Nohant, 14 janvier 1866. ↩︎
    90. SAND George, Les Maîtres sonneursop. cit., p. 99-101. ↩︎
    91. La Mare au Diable (1846), François le Champi (1850) et Les Maîtres sonneurs (1853). ↩︎
    92. Bien que le langage soit souvent retravaillé afin d’être compréhensible aux lecteurs parisiens. ↩︎
    93. SAND George, Les Maîtres sonneurs, p. 5-6. ↩︎
    94. « L’homme se corrompt dans l’air empoisonné des villes », fera dire Nerval au père Dodu (Les Filles du FeuSylvieop. cit., p. 159). ↩︎
    95. SAND George, 1999 (1849), La Petite Fadette, Le Livre de Poche, p. 28. ↩︎
    96. Ibid. ↩︎
    97. TIERSOT Julien, 1931, La Chanson populaire française et les écrivains romantiques, Paris, Plon, p. 5. ↩︎
    98. Ibid. ↩︎
    99. Ibid., p. 9. ↩︎
    100. 1789, 1793, 1830, 1848, 1871 : la fin du XVIIIᵉ et le XIXᵉ siècle ont été une période de grande instabilité politique. ↩︎
    101. Lettre à Henry Harrisse, Nohant, 19 janvier 1867, in SAND Georges 1883, Correspondance, 1812-1876, tome 5 1864-1870, Calmann-Lévy, Paris, p. 171-173. ↩︎
    102. Ibid., p. 137. ↩︎
    103. Notamment au chapitre XIV lors de la fête de la Saint-Andoche. ↩︎
    104. TIERSOT Julien, op. cit., p. 145. ↩︎
    105. MILLET Claude, op. cit., p. 106. ↩︎
    106. Voir sa Correspondance : lettres à Caroline Cazamajou ou Eugénie Duvernet. ↩︎
    107. SAND George, Les Maîtres sonneursop. cit., p. 89. ↩︎
    108. Ibid., p. 93. ↩︎
    109. Ibid., p. 184. ↩︎
    110. SAND George, Jeanne, La Bibliothèque électronique du Québec, Collection À tous les vents disponible, téléchargé le 5 mars 2018, url : https://beq.ebooksgratuits.com/vents/sand.htm, p.60-61. ↩︎
    111. TIERSOT Julien, op. cit., p. 4. ↩︎
    112. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 93. ↩︎
    113. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 272. ↩︎
    114. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 330. ↩︎
    115. L’Artiste, feuilleton du 1ᵉʳ octobre 1852. ↩︎
    116. NERVAL Gérard de, Angélique in Les Filles du feuop. cit., p. 71. ↩︎
    117. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 88. ↩︎
    118. Le Roi Renaud : avant Nerval, Hersart de la Villemarqué n’en avait donné qu’un fragment dans le Barzar-Breiz. Nerval publie la première version complète du Roi Renaud, « sans doute une des plus anciennes chansons de la tradition française, bien qu’on ne la retrouve dans aucun recueil antérieur à la collecte du XIXᵉ siècle » (Bénichou, op. cit., p. 252). Dans ce drame mythique, la mort du héros peut être naturelle ou surnaturelle selon les versions. ↩︎
    119. BÉNICHOU Paul, op. cit. : « La version qu’en donne Nerval est la première qui ait paru de cette chanson, aujourd’hui très répandue. « Mais le point de départ de cette diffusion est la version même de Nerval », malgré son authenticité « discutable », « gâtée par l’exagération du ton « populaire », selon Coirault (Recherches, III, p. 208-233). Nerval a-t-il retouché une version préexistante ? Dans la version de Sadoul, ce sont trois jeunes théologiens, élèves de saint Nicolas, docteur et patron des étudiants. Chez Nerval, les protagonistes sont trois enfants, ce qui transforme le récit en conte pour enfants » (p. 255). La localisation à Clermont-sur-Oise est douteuse (p. 258). ↩︎
    120. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 326. ↩︎
    121. NERVAL Gérard de, Angéliqueop. cit., p. 61. Marotique : qui se rapporte au poète Marot. ↩︎
    122. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 14. ↩︎
    123. LETERRIER Sophie-Anne, « Musique populaire et musique savante au XIXᵉ siècle. du « peuple » au « public », Revue d’histoire du XIXe siècle [en ligne], 19 | 1999, mis en ligne le 26 août 2008, consulté le 27 mai 2018. URL : http://journals.openedition.org/rh19/157 ; DOI : 10.4000/rh19.157. ↩︎
    124. TIERSOT Julien, op. cit., p. 325. ↩︎
    125. Elle ira jusqu’à dire : « J’ai un grand respect et un grand amour pour le langage des paysans, je l’estime plus correct », lettre à Giuseppe Mazzini, Nohant, 28 juillet 1847. ↩︎
    126. SAND George, La Petite Fadetteop. cit., p. 22. ↩︎
    127. SAND George, La Mare au Diableop. cit., p. 36-38. ↩︎
    128. SAND George, La Petite Fadetteop. cit., p. 109. ↩︎
    129. Ibid., p. 114. ↩︎
    130. SAND George, Les Maîtres sonneurs, op. cit., p. 379-380. ↩︎
    131. Ibid., p. 570-571. ↩︎
    132. Ibid., p. 582-583. ↩︎
    133. Ibid., p. 82-83. ↩︎
    134. Sand n’apprécie pas forcément la nouvelle génération : elle dira de Gustave Courbet (1819-1877) : « J’ai vu enfin les tableaux du fameux Courbet. Ce n’est ni si drôle, ni si excentrique qu’on le disait. C’est nul et c’est bête, rien de plus. » (Lettre à Maurice Sand, Paris, 23 mai 1855, in GREILSAMER Claire et Laurent, Dictionnaire George Sand, éd. Perrin, Paris, 2014, p. 289) ↩︎
    135. C’est sa fameuse Anthologie des Chants Populaires Français, en 4 volumes, qui deviendra une sorte de bible des interprètes pour ce genre de répertoire, y compris pendant la période du mouvement folk. ↩︎
    136. Patrice Coirault rapporte les versions des chansons citées par Nerval, par exemple la version de Si j’étais hirondelle au no 1515 du Répertoire des chansons françaises de tradition orale. ↩︎
    137. COIRAULT Patrice, 1942, Notre chanson folklorique, Paris, A. Picard, préface. ↩︎
  • Que nous apprennent les guitares anciennes ? Une rencontre avec le guitariste et collectionneur Bruno Marlat

    Que nous apprennent les guitares anciennes ? Une rencontre avec le guitariste et collectionneur Bruno Marlat

    Le guitariste français Bruno Marlat collectionne une riche documentation sur la lutherie de guitare depuis plus de quarante ans. Connaisseur estimé de l’histoire de la guitare, il témoigne de ses observations et de sa connaissance précise et comparative de cet instrument.

    Introduction

    Le guitariste français Bruno Marlat collectionne une riche documentation sur la lutherie de la guitare depuis plus de quarante ans. Connaisseur estimé de son histoire, il témoigne de ses observations et de sa connaissance précise et comparative de cet instrument.

    Né en 1950, Bruno Marlat a commencé la guitare avec José de Castro e Silva Bacelar, arrivé à Paris au début des années 1960 pour étudier l’esthétique à la Sorbonne. José de Castro avait été l’élève d’Emilio Pujol à Lisbonne, puis avait pris des cours avec Alirio Diaz et Andrés Segovia1. Il jouait aussi de la guitare populaire, apprise auprès d’un musicien aveugle au Portugal. José de Castro l’a incité à rencontrer des artistes et écouter d’autres guitaristes.

    Bruno Marlat a une approche encyclopédique de la guitare qu’il partage, en collaboration avec sa femme Catherine Marlat, en publiant des articles, en participant à des conférences, en organisant des concerts sur instruments anciens ou encore dans les relations qu’il entretient avec des interprètes et des luthiers. Il a constitué une collection d’instruments et focalise ses recherches sur l’évolution de la lutherie de la guitare du XVIIIᵉ siècle à la fin du XXᵉ siècle en Europe.

    Une collection d’instruments est une précieuse source documentaire. Elle invite à étudier l’origine et les transformations des instruments, les matériaux et techniques de fabrication, le contexte social, artisanal et musical de leur évolution. Les instruments anciens sont rarement en état de jeu sans restauration et cette démarche n’est pas neutre. Rendre un instrument historique jouable aujourd’hui est une responsabilité. Il peut y avoir un conflit entre exigence d’authenticité et adaptation de l’instrument à l’usage du commanditaire. Les instruments ouvrent ainsi un champ d’expériences et posent des questions concrètes, à la fois sur le plan de leur mise en état de jeu et sur le plan du geste instrumental. Les matériaux et calibres choisis pour les cordes sont des variables importantes, tant ils induisent des résultats sonores différents en fonction du type d’attaque. Les relations entre le corps de l’instrument et celui du musicien sont mises en mouvement dans toutes les dimensions de la sensibilité : vue, ouïe, perception haptique (sens qui associe toucher et proprioception). Cette expérience modifie les sensations de l’instrumentiste et son interprétation des répertoires joués. Elle modifie aussi l’instrument, qui intègre dans son histoire l’usage contemporain qui en est fait. Muséifier une guitare tend à la figer en objet muet tandis que la jouer la rend vivante tout en la menaçant d’usure.

    À la fois collectionneur et pédagogue, Bruno Marlat fait le choix d’adapter les restaurations de ses guitares afin d’associer conservation et transmission. Il m’a permis d’essayer des guitares romantiques à la fin des années 1980. Apprécier le son des guitares anciennes demande un apprentissage, combinant contact physique et écoute, tout en cherchant à élaborer une gamme de vocabulaire pour nommer des différences. De nombreux guitaristes font cette expérience, les portes de la maison Marlat étant ouvertes aux curieux autant qu’aux voyageurs venant présenter leurs propres instruments.

    Un entretien avec Bruno Marlat dont suivent ici quelques extraits révèle une mémoire exceptionnelle de l’histoire de la guitare. Ses connaissances et ses souvenirs précis sont associés à une mémoire des sons, gestes, sensations et émotions musicales qu’il a vécus. Par-delà son érudition, c’est son désir d’en être le passeur qui fait la singularité de sa démarche. Ses propos transmettent aussi sa conviction selon laquelle la curiosité et le goût doivent être constamment enrichis, et c’est peut-être son plus précieux enseignement.

    La collection d’instruments, une mine d’informations

    Pourquoi as-tu constitué une collection ? 

    Bruno Marlat : Je ne suis pas un collectionneur de guitares. En réalité c’est une bibliothèque de sons, qui correspond à mon goût, à ma personnalité et à mon parcours.

    Mon plaisir est celui du chasseur de trésor, que ce soit dans les archives ou dans la quête d’instruments. Chaque découverte m’enrichit et apporte une couleur, une personnalité à ma connaissance. Il faut une cohérence dans une collection, une logique. C’est la même chose dans les musées où les conservateurs cherchent à compléter les collections en identifiant les manques.
    Jeune guitariste, lorsque j’ai voulu changer d’instrument, j’ai rencontré Antonio Ruiz Lopez : il était le neveu de Manuel de la Chica dont le modèle de guitare était une Santos Hernandez2. Au début des années 1970, Ruiz Lopez avait son atelier rue Sainte-Marthe, à Paris, où il s’était installé à la fin des années 1950, comme d’autres luthiers espagnols ayant traversé la guerre. Je le regardais travailler. Il y avait dans son atelier l’odeur extraordinaire d’un cedra centenaire.
    Avant de devenir professeur de guitare, je jouais aussi du luth sur un instrument prêté par mon maître. J’ai rencontré un grand nombre de luthiers comme Mathias Durvie, dont j’ai toujours un luth, et Pierre Abondance au Musée instrumental du Conservatoire de Paris (situé alors rue de Madrid et dont les collections furent à l’origine du Musée de la musique de la Philharmonie de Paris d’aujourd’hui), qui m’a permis d’essayer les guitares conservées (la Grobert, la Torres, etc.), puis beaucoup d’autres, dont un certain nombre étaient actifs à Paris dans le XIᵉ arrondissement, alors encore très artisanal, comme Thomas Norwood après 1980.
    À la fin des années 1970, j’ai rencontré Alain Vian, le frère de Boris, qui vendait des instruments anciens vers l’Odéon. J’ai essayé des guitares romantiques et compris la cohérence de ces outils pour jouer les pièces de Aguado ou de Tarrega. Ces instruments étaient des originaux, alors que les luths que nous jouions étaient des reconstitutions.
    La première guitare ancienne que j’ai achetée était une Laprévotte, très moderne de conception, puis j’ai eu une Lacote de 1834. La troisième a été une guitare espagnole : une Manuel Muñoa. J’avais alors les meilleurs instruments de l’époque de Fernando Sor. C’est la même démarche qui m’a incité à connaître les instruments réputés joués par les guitaristes du XXsiècle.
    En 1978 ou 1979, j’ai acheté une Fleta, puis une Friederich, et une Torres qui est aujourd’hui au musée de Nice3.
    Je n’ai jamais eu envie de faire de la lutherie. Par contre, j’aime le contact sensuel, le contact physique avec la matière, les critères d’élasticité au toucher. Et je suis présent à toutes les étapes lorsque je fais construire ou restaurer une guitare. Pour ma dernière guitare de Daniel Friederich, il avait sorti ses bois et nous les avions choisis ensemble.
    Mes instruments sont spécifiques parce que je prends soin de chaque détail. Je fais restaurer une guitare qu’en ayant étudié la cohérence de tous ses éléments. Par exemple, on observe sur les guitares françaises des différences de chevalets entre 1810 et 1850 qui ont une incidence sur le son. Lorsque je fais faire une réplique d’un de mes instruments, j’y passe beaucoup de temps. L’analyse la plus exacte possible de l’original me le fait connaître dans tous ses détails. C’est alors qu’avec le travail méticuleux du luthier, nous pouvons mieux comprendre comment une guitare fonctionne.

    La recherche du son

    Comment définir le son ?

    Bruno Marlat : Je m’intéresse à la qualité du son. J’écoute beaucoup les enregistrements de musiciens comme Pierre Fournier, Jean-Pierre Rampal, Roger Bourdin, les pianistes Horowitz, Lipati, et les voix en général. Ce qui est obsédant pour moi, c’est le son bien défini, riche en harmoniques, et la portée de l’instrument. La relation entre un artiste, un instrument et un répertoire peut être une rencontre magique. Cette relation m’intéresse dans des répertoires différents. Par exemple, j’écoute tous les enregistrements des Suites et Partitas de Johann Sebastian Bach. Je serais enclin à vouloir les entendre sur les instruments anciens, mais la magie du jeu des artistes est plus importante que le choix des instruments.
    En ce qui concerne la guitare, j’ai fait des rencontres grâce à Robert Vidal4 au début des années 1970. J’ai assisté au dernier concours Segovia à Grenade et à un certain nombre de stages qui avaient lieu à Saint-Jacques-de-Compostelle, à Arles, à Castres, avec des guitaristes comme Leo Brouwer, Abel Carlevaro, Antonio Lauro (d’une gentillesse et d’une élégance, cet homme !), Alirio Díaz, Eduardo Falú, John Williams5.
    Dans les années 1970, Andrés Segovia a donné à Paris 5 ou 6 jours de suite le même programme au Théâtre de la Ville. J’ai assisté à tous les concerts, assis au premier rang. Je me souviens de mon émotion au premier accord de La cancíon del emperador de Narváez. Il a joué le même programme tous les soirs, toujours expressif, toujours avec la même force, toujours la même capacité poétique et pourtant, tous les soirs, c’était un nouveau concert.
    Un jour à l’auditorium de Radio France, John Williams jouait sa Fleta. J’avais pu l’écouter de très près et m’éloigner dans l’auditorium. Il avait un son riche, laser, sans aspérité, qui prenait de l’ampleur avec la distance. John Williams a une oreille et un sens de l’instrument. Il a une vision verticale.
    Je me souviens aussi de Julian Bream au Théâtre des Champs-Élysées qui avait joué les Quatre pièces brèves de Frank Martin. Chez Bream comme chez Segovia, il y a cette capacité à créer les timbres de la guitare.
    Pour exprimer et partager l’analyse d’un son et ses caractéristiques, il est difficile de trouver des mots précis. Je me demande toujours ce qu’entend la personne face à moi. Il faut prendre conscience de l’élément premier qu’est le silence. Jouer un son sur une guitare combine le geste, l’attaque, le contrôle de la durée et de la fin du son. Les enfants sont disponibles à l’éveil de cette écoute.
    Je peux revoir des images de la main de mon professeur et des guitaristes que j’ai vus jouer. La façon dont un geste provoque le son, je l’ai aussi observée chez Abel Carlevaro qui avait beaucoup travaillé avec Segovia à Montevideo et disait : « La guitare, c’est comme l’eau, ça prend la forme qu’on lui donne. » Le son et le geste de la main sont reliés pour tout instrumentiste.
    La recherche d’un son est quelque chose de concret, matérialisé. Lorsqu’un luth est monté de cordes en boyaux, il y a un côté papier froissé, un léger crépitement. Avec les cordes en carbone utilisées maintenant, c’est un autre instrument. Cela donne une autre couleur qui peut aussi capter l’attention. Le son d’un luth d’époque n’est certainement pas celui d’un luth d’aujourd’hui.
    Lorsque j’ai vendu ma guitare Friederich de 1983, j’ai pris le temps de tester une par une des cordes pour voir comment elles la faisaient sonner. Cela partait d’une intuition et la guitare n’avait jamais si bien sonné : elle était aboutie, je ne regrette pas de ne plus l’avoir.

    Recherche et transmission

    Que nous apprennent les guitares anciennes ?

    Bruno Marlat : Une guitare ancienne fait rêver. Le contact physique avec un instrument historique peut être ludique et a des conséquences sur la façon de jouer la musique de l’époque où il a été construit. Il met en cause des habitudes de jeu. L’instrument est plus petit, ce qui pose des problèmes de posture au guitariste moderne. Il est difficile de retrouver le geste initial, de faire sonner une corde de guitare du XIXᵉ siècle indépendamment des acquis d’un guitariste ayant étudié la technique moderne. Il faudrait avoir l’approche d’un enfant découvrant l’instrument.
    Une guitare de Giovanni Battista Fabricatore de 1810 pèse 622 g, une guitare Manuel Ramirez de 1892, 900 g. Ce sont des guitares qui pèsent beaucoup moins que des guitares actuelles. Une guitare du luthier australien Greg Smallman construite en 2010 pèse par exemple 3,2 kg.
    Lorsqu’on joue une guitare aussi légère avec trop de puissance, elle est forcée et bloquée. C’est un indice intéressant sur la façon dont les guitaristes devaient les jouer à l’origine. La conception du son et du phrasé est nécessairement différente. Sur ces guitares, il est impossible de faire des notes abstraites. Elles incitent à modeler le son. Comprendre à quel point le son est fabriqué par les deux mains est une jubilation : le son est comme de l’argile qu’il faut pétrir avec les deux mains, et c’est un son habité.
    La guitare du XIXᵉ siècle est un outil qui permet de se rapprocher d’un répertoire. C’est plus immédiat qu’avec un instrument moderne. Le toucher est différent. Je ressens l’instrument au niveau des doigtés, des articulations, de la respiration. C’est l’outil qui s’oublie dans les mains, le contact physique qui laisse parler et s’exprimer, qui stimule l’imaginaire en quelque sorte. Il est plus difficile de faire des contresens. Il est évident que prendre une Fabricatore ou une Guadagnini pour jouer la musique de Giuliani peut donner des idées et peut-être aider à trouver des nuances dans la musique, des contrastes. Cela donne confiance en l’instrument que d’imaginer ces guitares jouées par des virtuoses comme Giuliani, Sor, Paganini, Berlioz, Weber, Mertz, Coste, Zani de Ferranti.
    Entendre mes guitares dans d’autres mains m’intéresse. J’aime voir comment le guitariste réagit. La façon dont fonctionne un instrument ancien oblige à se poser des questions. C’est vrai aussi avec les instruments modernes, mais les musiciens ont une attitude différente, plus disponible, avec les instruments anciens.
     Il y a « des » guitares. Même les violons modernes n’ont plus le même son qu’il y a 20 ans. Le goût change. L’étude d’un grand nombre de guitares permet de comprendre des évolutions, des choix successifs, même chez un seul luthier. Je compare les sonorités des guitares en fonction des bois utilisés. Par exemple, le luthier René Lacote a changé de bois pour ses guitares, testé des bois massifs, des placages. C’était un homme de son époque qui faisait des innovations, répondait aux demandes de Ferdinando Carulli, de Fernando Sor et de tous les guitaristes qui lui commandaient des instruments. En fonction des bois utilisés, la rigidité des manches de guitare a des conséquences sur la facilité de jeu et la résonance de l’instrument. Les luthiers expérimentent aussi les différents barrages de la table d’harmonie. L’interaction entre guitaristes et luthiers fait constamment évoluer les instruments.
    Il est possible d’observer des moments de bifurcation. Andrés Segovia a joué sur une guitare de Hermann Hauser à partir de 1937 et a commencé dans les années quarante à utiliser des cordes en nylon, qui était un nouveau matériau. José Ramírez III a fabriqué ses tables d’harmonie en Red Cedar après 1964, alors que l’épicéa avait toujours été utilisé auparavant. Il s’agit à chaque fois d’un changement qui affecte le son et change l’équilibre recherché.
    Chaque instrument a sa logique, c’est la faiblesse et la force des instruments. Est-ce que l’instrument guitare est abouti ? Qu’est-ce que la guitare, et en particulier la guitare classique ? C’est une question que peuvent se poser les guitaristes actuels. Il y a une inquiétude viscérale, un manque de confiance du guitariste en l’instrument. Il a peur de ne pas se faire entendre et perd la notion de dynamique. Il y a une quête d’instruments pour jouer fort sans effort.
    Aujourd’hui, des luthiers font des innovations technologiques avec de nouveaux matériaux, des tables d’harmonie composites. Charles Besnainou fabrique des guitares en carbone, par exemple. À mon avis, les guitares de Matthias Dammann6 sont les plus intéressantes. Elles sont jouées par Manuel Barrueco, Tilman Hoppstock, David Russell.
    Les guitares nous transmettent beaucoup de connaissances si on les aborde avec de l’imagination. J’ai particulièrement travaillé sur les guitares de Lacote et, en ce moment, je travaille sur les guitares du XVIIIᵉ siècle de la famille Voboam. Je fais des courbes d’épaisseur sur des gabarits de tables d’harmonie, prends des mesures, étudie le passage de la guitare baroque à 5 chœurs à la guitare à 6 cordes simples ou plus du XIXᵉ siècle.
    C’est un travail paisible. On trouve les choses naturellement.

    Bibliographie

    MARLAT Bruno et Catherine

    2003, « Fernando Sor et la lutherie de guitare de son temps : une étude organologique », dans Estudios sobre Fernando Sor, Madrid, Ediciones del ICCMU, p. 531 à 552.

    2007, « Robert Bouchet : « J’ai imaginé une Torres » », dans Actes de la journée d’étude « Les guitares Bouchet », Paris, Cité de la musique. http://www.citedelamusique.fr/pdf/insti/recherche/guitares/marlat.pdf

    2008, « Pierre Bruno Petitjean » dans Les Guitares romantiques, Nancy, Éditions Antara.

    2012, « Trois générations de fabricants de guitares à Mirecourt au XIXᵉ siècle », dans Luthiers de la main à la main, Actes Sud/Musée de Mirecourt, p. 36 à 65.

    Notes

    1. Emilio Pujol (Espagne, 1886-1980), Alirio Díaz (Venezuela, 1923-2016), Andrés Segovia (Espagne, 1893-1987). ↩︎
    2. Santos Hernandez (1873-1943) travaillait au début du XXᵉ siècle à Madrid dans l’atelier de Manuel Ramirez (1864-1916). De 1912 à 1937, Andrés Segovia a joué sur une guitare signée Manuel Ramirez qu’avait fabriquée Santos Hernandez. ↩︎
    3. Ignacio Fleta (1897-1977), Daniel Friederich (né à Paris en 1932), Antonio de Torres (1817-1892). ↩︎
    4. Robert Jean Vidal (1925-2002), producteur radiophonique, a commencé à animer l’émission « Des notes sur la guitare » en 1952. Il invitait de nombreux guitaristes internationaux ↩︎
    5. Leo Brouwer (né à La Havane en 1939), Abel Carlevaro (Uruguay, 1916-2001), Eduardo Falú (Argentine, 1923-2013), Antonio Lauro (Vénézuéla, 1917-1986), John Williams (né à Melbourne en 194 ↩︎
    6. Matthias Dammann, luthier allemand né en 1957, a commencé à construire des guitares à double table à la fin des années 1980. ↩︎
  • La créativité musicale collaborative dans l’apprentissage instrumental

    La créativité musicale collaborative dans l’apprentissage instrumental

    Cet article présente une expérience pédagogique centrée sur la créativité musicale collaborative comme outil pédagogique d’enseignement instrumental. Ce projet a été planifié en trois phases qui correspondent à 3 cours d’une heure avec un groupe de trois élèves clarinettistes âgés de 9 et 10 ans dans une école de musique en France. C’est à travers des activités intégrant oralité, improvisation, mémorisation, transcription et écriture musicale que les élèves ont pu créer en groupe un exercice sur la gamme de fa majeur. La pratique d’une pédagogie de groupe basée sur la collaboration et les interactions verbales et non verbales entre élèves leur a permis de construire de nouveaux savoirs techniques, esthétiques et artistiques d’une manière innovante.

    Dans ses travaux sur la créativité de l’enfant, Jean-Pierre Mialaret (1997) montre que tous les enfants, dans certaines conditions contextuelles, sont potentiellement capables de développer une activité musicale, exploratoire, riche et variée avant et pendant l’apprentissage de la musique avec un professeur. Dès leurs premières productions, les enfants manifesteraient déjà une intention, une émotion ou un intérêt pour quelque chose. Dans la première phase de la créativité, appelée « exploratoire », Jean-Pierre Mialaret observe et analyse certains modes organisés de production de la mélodie, du rythme, du tempo et de l’intensité.

    D’autres travaux montrent néanmoins que le processus de création musicale intègre plusieurs étapes passant par l’imitation, l’improvisation, l’exploration, jusqu’à atteindre la création. Dans un premier temps, un enfant imite naturellement les sons et les gestes de son environnement car sa capacité et sa spontanéité à imiter naissent dans sa relation affective avec sa mère, sa famille et son contexte culturel. Par la suite, l’improvisation transformerait l’imitation dans un langage musical plus élaboré avec des rythmes, des mélodies et une intention sonore définie. Au cours de la troisième phase, dite d’exploration, les improvisations sont traitées différemment en ajoutant de nouveaux éléments sonores. Enfin, la phase créative permettrait d’aller au-delà de la simple manipulation de l’objet sonore pour construire des éléments organisés en rythme, mélodie et dynamique (Pilar Lago, 2006). Nous pouvons donc dire que, malgré les différences entre ces deux théories, la créativité est associée à une exploration libre du son au moyen d’éléments musicaux comme le rythme, la mélodie, l’intensité, la dynamique, etc., qui peuvent à leur tour traduire diverses émotions et sensations. Les explorations s’organisent peu à peu à travers les essais et la manipulation d’objets sonores dans un contexte adapté pour que cela se produise.

    Nous citerons également Marcelo Giglio, un chercheur suisse-argentin pour qui l’acte de création construit grâce à des interactions avec d’autres enfants et avec l’enseignant rend l’apprentissage de la musique plus significatif et plus motivant. Le travail collaboratif permettrait à chaque élève de développer ses compétences personnelles par l’échange entre pairs. Néanmoins, c’est l’enseignant qui aide les élèves à formaliser leurs savoirs en adoptant un rôle de guide et d’accompagnateur dans ce processus d’apprentissage (Marcelo Giglio, 2013). Comme déjà démontré dans des travaux précédents, dans un groupe d’apprentissage instrumental, les élèves créent des liens cognitifs et affectifs dans le but de construire leurs connaissances au moyen de la collaboration, de la résolution des conflits sociocognitifs et des interactions variées, verbales et non verbales entre pairs (Cobo Dorado, 2015). La pédagogie de groupe défend en effet une attitude pédagogique qui prend en compte les interactions, abandonnant la position d’un enseignement centré sur le professeur pour adopter une position centrée sur les élèves (Doise et Mugny, 1981).

    Compte tenu de toutes ces contributions de la recherche en éducation musicale, nous dirons que le rôle de l’enseignant d’instrument est fondamental car c’est lui qui peut proposer et planifier différentes situations didactiques innovantes dans lesquelles les élèves peuvent tâtonner avec leur instrument et participer de manière active à la construction de leurs nouvelles connaissances.

    Description du projet

    L’expérience pédagogique de composition collaborative analysée ici a été planifiée sur un trimestre et construite en trois phases qui correspondent à trois cours d’une heure par mois en groupe restreint avec deux élèves en deuxième année et une élève en troisième année de clarinette dans une école de musique. Ces cours sont alternés avec les cours individuels et complémentaires aux pratiques collectives.

    Dans le premier cours, fondé sur un enseignement par oralité, les enfants réalisent des activités diverses comme jouer par cœur la gamme de fa majeur1, faire des improvisations en forme de question-réponse ou avec des phrases en relais, participer à des jeux d’imitation rythmique et mélodique, etc. Ce sont les élèves qui, au moyen d’interactions riches, proposent les exercices d’échauffement avec l’exécution de notes tenues permettant de travailler la justesse collective, la gestion de l’air, la précision des attaques et la sonorité. L’exercice avec des sons filés a conduit le professeur à proposer des improvisations relayées sur des notes pédales et sur des accords joués à plusieurs.

    Nous constatons dans cette séquence que, motivés par le professeur, les élèves peuvent développer un enseignement mutuel en cours. En effet, les observations montrent qu’ils se sont aidés les uns les autres non seulement à trouver l’altération (si bémol) de la gamme travaillée, mais aussi à choisir les doigtés les plus adaptés pour chacun2. Après avoir joué la gamme à l’unisson et par mouvements opposés (ascendante-descendante) avec diverses nuances et différents tempos, ils ont eu pour consigne d’inventer et de mémoriser un seul motif court dans l’objectif de l’enseigner aux autres membres du groupe. Chaque élève a ainsi développé ses propres processus d’apprentissage par cœur et ses propres manières de transmettre son savoir au moyen du chant, des gestes, des explications verbales ou de la proprioception. À la fin de la séance, chaque élève a joué les trois motifs par cœur. Ce premier cours a été filmé avec l’autorisation des parents, de l’école de musique et des élèves concernés.

    Le deuxième cours en groupe restreint visait la transcription des motifs grâce au visionnage à l’ordinateur de la vidéo du premier cours. Comme d’habitude, la séance commence par un échauffement proposé par les élèves et des activités variées qui amenaient cette fois-ci à la lecture d’une partition. Les trois élèves ont transcrit de manière collaborative et avec l’aide de la clarinette chaque motif et ont réagi spontanément à propos de la vidéo, adoptant une attitude attentive qui a amené à une évaluation mutuelle constructive. Ce cours a permis de mettre en place un échange verbal sur la composition et sur la différence entre le jeu instrumental avec ou sans partition. Des exécutions libres des morceaux travaillés en cours individuel ont conclu cette deuxième phase du projet.

    Voici les motifs musicaux composés et transcrits par les élèves :

    Composition de Claire.

    Composition de Paul.
    Composition d’Anne.

    La troisième et dernière étape du projet avait comme objectif de valoriser le travail créatif des enfants et de les amener plus loin en intégrant leurs motifs musicaux dans un exercice plus structuré. C’est au moyen du jeu en relais et d’une « négociation » entre les élèves que l’alternance de la gamme avec leurs compositions a donné une forme musicale à l’exercice écrit. La proposition d’une grille d’accords a permis d’intégrer une séquence d’improvisation et d’approfondir le travail qui avait été fait en amont par oralité.
    Chaque mesure de la grille contenait un « réservoir de notes » pour aider les élèves à improviser et chaque élève a eu l’occasion d’improviser selon ses moyens et son niveau. Dans la construction de la version définitive de l’exercice en fa majeur, le professeur propose à Marc d’ajouter la note mi médium à son motif afin de rendre plus facile l’exécution et l’harmonisation de la phrase. L’accompagnement à la guitare fait par le professeur est venu enrichir l’exécution instrumentale et a apporté une dimension harmonique à l’apprentissage de la clarinette. L’exercice a été joué en cours à l’unisson, en relais de mesures et par binômes afin de développer une écoute individuelle à travers le groupe. Toujours dans l’objectif de valoriser le travail de composition, un fichier mp33 a été créé et donné à la suite du projet aux élèves en deux versions différentes (andante et allegretto) sur les clés USB demandées au préalable aux parents. Cela leur a permis de trouver une continuité et une progression dans le travail en autonomie à la maison.

    Les consignes de l’exercice ont été créées en groupe : « Dans l’exercice suivant, vous pouvez varier les nuances et les articulations de la gamme puis improviser sur les quatre dernières mesures ».

    Voici la version définitive de l’exercice :

    Exercice en fa majeur.

    Résultats

    Cette expérience pédagogique a permis d’atteindre plusieurs objectifs liés à la créativité, la pédagogie de groupe, l’utilisation de nouvelles technologies dans l’enseignement instrumental et la transversalité entre plusieurs disciplines (formation musicale, clarinette, composition). Toutefois, nous pouvons dire que le projet représente juste un échantillon des différentes démarches et des activités qui pourraient être proposées de manière plus approfondie dans les processus d’enseignement-apprentissage instrumental. L’apport le plus important est peut-être celui de faire participer les élèves à la création de leur propre matériel didactique en complément des méthodes et du répertoire pédagogique. D’autre part, nous pouvons dire que les activités ludiques dans les cours d’instrument développent un rapport entre l’élève et l’instrument directement lié à la sensibilité auditive et corporelle et permettent ainsi à l’élève de s’approprier la technique instrumentale autrement que par la lecture de la partition. Néanmoins, même si l’écoute est privilégiée, le support écrit aide les élèves à comprendre leur progression. Autrement dit, l’écriture d’une partition après un travail par oralité donne un sens différent à l’apprentissage instrumental. Dans ce projet pédagogique, les élèves ont fait appel non seulement à leur imagination et à leur capacité de mémorisation, mais aussi à leur expressivité et à leur esprit critique à travers un travail collaboratif en groupe.

    Conclusion

    La créativité musicale est un processus qui implique la construction des nouvelles idées musicales grâce à l’association de plusieurs facteurs : cognitifs, affectifs, contextuels, culturels et motivationnels. L’acte créatif est ainsi lié à l’imagination, la motivation et la liberté d’expression que chacun peut sentir et développer dans un contexte donné. Les professeurs sensibles à la mise en place d’une variabilité de situations didactiques offriront peut-être plus de possibilités d’apprentissage à tous les élèves dans leur hétérogénéité. Si les élèves se sentent autorisés à explorer, écouter, proposer des idées, essayer librement des sons, improviser, faire des suggestions musicales, composer ou encore échanger avec les autres, l’apprentissage instrumental deviendra une source de plaisir pour les élèves débutants parfois démunis d’un accompagnement ou d’un soutien cognitif musical à la maison. Le travail collaboratif devrait ainsi faire partie de la formation des enseignants instrumentistes qui seront amenés à leur tour à explorer, expérimenter, proposer, créer et imaginer de nouvelles manières d’enseigner la musique…

    Bibliographie

    BRESSON Jean, GUÉDY Fabrice et ASSAYAG Gérard

    2006, « Musique Lab Maquette : approche interactive des processus compositionnels pour la pédagogie musicale », in Sciences et Technologies de l’Information et de la Communication pour l’Éducation et la Formation (STICEF), ATIEF, 13.
    https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00696328

    COBO DORADO Karina

    2015, La pédagogie de groupe dans les cours d’instruments de musique, Paris, L’Harmattan.

    DOISE Willem et MUGNY Gabriel

    1981, Le Développement social de l’intelligence, Paris, InterÉditions.

    GIGLIO Marcelo

    2013, Cuando la colaboración creativa cambia la forma de enseñar, Santander Publicaciones Universidad Cantabria.

    HERNÁNDEZ Juan Rafael, HERNÁNDEZ José Antonio et MILÁN Miguel Angel

    2010, « Actividades creativas en Educación Musical: la composición musical grupal », in ENSAYOS, Revista de la Facultad de Educación de Albacete, no 25.

    http://www.uclm.es/ab/educacion/ensayos

    LAGO Pilar

    2006, « Música y creatividad, algo más que un lenguaje de expresión y de comunicación », in Revista Prodeimus, Madrid.

    MIALARET Jean-Pierre

    1997, Explorations musicales instrumentales chez le jeune enfant, Paris, PUF.

    SCHUMACHER Jérôme, COEN Pierre-François et STEINER Mariana

    2010, « Les futurs enseignants et la créativité : quelles conceptions ? », dans Formation et pratiques d’enseignement en questions : revue des HEP de Suisse romande et du Tessin, no 11, p. 115-131.

    http://www.revuedeshep.ch/site-fpeq-n/Site_FPEQ/11_files/07_schumacher.pdf

    Notes

    1. Dès les premières années de l’apprentissage de la clarinette, il est possible d’obtenir une octave complète avec la gamme de fa majeur et d’aborder un travail technique sur la coordination des deux mains, les doigtés, la stabilité du son, la souplesse, la tenue de l’instrument, la posture et le phrasé. ↩︎
    2. La note fa grave à la clarinette peut être jouée avec un doigté à droite ou un doigté à gauche. ↩︎
    3. Nous avons utilisé le logiciel Finale de l’école de musique. ↩︎
  • Découvrir Johann Sebastian Bach : réflexions sur l’analyse des « inventions »

    Découvrir Johann Sebastian Bach : réflexions sur l’analyse des « inventions »

    Dans cet exposé, l’auteur traite des principales caractéristiques de l’analyse des « inventions » de Bach au moyen d’une méthode paradigmatique développée dans son livre Bach and the Patterns of Invention (1996). Deux exemples (issus de genres contrastés) qui ne figurent pas dans le livre illustrent ici les avantages d’une méthode d’analyse « informée » : l’air « Ach, mein Sinn » de la Passion selon saint Jean (BWV 245) et le 2ᵉ mouvement de la Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin (BWV 1027).

    Depuis le XIXᵉ siècle, l’analyse de la musique a tenté d’appréhender la structure musicale en explicitant les mécanismes qui confèrent sa cohérence à une œuvre et contribuent à sa beauté et à sa signification. Les analystes, selon leurs orientations théoriques, se sont focalisés sur différents éléments – harmonie, contrepoint, mélodie, rythme ou forme – afin de répondre à des questions telles que : « Comment fonctionne une pièce de musique ? », « quels en sont les facteurs de cohésion ? » La substance de telles analyses ne peut être dissociée de la manière dont chaque analyste conçoit la structure musicale puisque ces notions précédemment énoncées déterminent les paramètres musicaux censés jouer un rôle structurel. Néanmoins, dans le domaine de l’analyse musicale – très différent de celui des mathématiques ou de la physique –, c’est rarement l’élégance d’une grande théorie qui emporte l’adhésion. Les analyses efficaces se distinguent plutôt par leur caractère intrinsèquement plausible musicalement, si flou soit ce critère. Pour cette raison, la circularité apparente de l’analyse musicale apparaît moins troublante si l’on prend conscience que les analystes chevronnés doivent convaincre une communauté de musiciens qu’il est possible de percevoir le déroulement d’une œuvre « ainsi et pas autrement », pour paraphraser Theodor Adorno.

    Je voudrais émettre ici l’idée selon laquelle les analyses musicales les plus plausibles sont celles dans lesquelles nous distinguons – implicitement ou explicitement – un ensemble d’actions mises en œuvre par un compositeur. L’analyse devient alors une sorte de dé-composition, démontant ce qui a été assemblé par l’auteur. Et l’on pourrait même se demander comment il peut en être autrement à moins de considérer le compositeur comme une sorte d’idiot savant [en français dans le texte] écrivant sous la dictée d’une quelconque muse lointaine ? Le débat sur cette question a longtemps été dévié par la crainte de considérer à égalité les affirmations analytiques et les affirmations verbales des compositeurs à propos de leur démarche compositionnelle – alors que ces affirmations sont somme toute assez rares. Dans le cas des compositeurs du passé, il paraissait en outre arrogant de soutenir qu’un analyste pouvait reconstruire des actions compositionnelles, dans la mesure où le compositeur, qui avait le bon goût d’être mort, ne pouvait ni confirmer ni réfuter l’analyse ! D’autres analystes, reprenant l’annonce de la « mort de l’auteur » par Roland Barthes en 1967, ont totalement renoncé à la notion d’intention compositionnelle et cherchent à conforter l’idée selon laquelle l’analyse est une discipline qui concerne la perception des auditeurs. Cette approche pourrait paraître prudemment empirique mais elle concède prématurément une défaite intellectuelle à l’égard des « sciences cognitives ». Car ce qui a véritablement porté les analystes vers les chefs-d’œuvre de la tradition européenne n’était pas une théorie psychologique mais plutôt la reconnaissance d’une signification et d’une valeur esthétiques qui demandent à être déchiffrées et appréciées.

    Dans mon livre Bach et les mécanismes de l’invention (Bach and the Patterns of Invention, Harvard University Press, 1996), j’ai tenté de répondre aux objections théoriques faites aux analyses « intentionnalistes » et d’expliciter une approche paradigmatique, affirmant que le plus grand espoir de contribution à la connaissance humaine se fonde ici sur l’idée que l’analyse musicale « dé-compose » le travail d’un compositeur sensible et pensant. Car si ce que l’analyse décèle dans l’œuvre d’art n’est dû qu’indirectement à l’intervention humaine, qu’elle soit consciente ou plus subliminale, pourquoi devrions-nous nous y intéresser ? De plus, il est déloyal de rompre le lien entre la lecture d’un analyste et les actions d’un compositeur pour deux raisons. D’une part, la majeure partie de la composition musicale est une affaire tout à fait consciente et il y a tout lieu de penser que les tentatives d’appréhension par l’analyse des méthodes de travail d’un compositeur permettent de mieux comprendre des événements musicaux volontairement conçus. D’autre part, les analystes font systématiquement référence, lorsque ceux-ci sont disponibles, aux documents relatant les intentions du compositeur (esquisses compositionnelles, affirmations documentées, lettres ou élaborations théoriques contemporaines) qui confirment les découvertes analytiques, démontrant ainsi qu’ils sont disposés à défendre l’intentionnalisme lorsqu’il sert leurs objectifs. Il en résulte que les analystes devraient reconnaître leur intérêt pour l’idée que le compositeur se fait de l’œuvre et devraient intégrer cet intérêt à leurs propres méthodes.

    La musique de Johann Sebastian Bach a représenté un champ fertile d’analyse depuis que les auteurs du XVIIIᵉ siècle tels que Kirnberger, Marpurg et d’autres ont commencé à la considérer comme source privilégiée de connaissance harmonique. En effet, l’un des plaisirs de l’étude de Bach réside dans la compréhension de ses constructions complexes qui deviennent remarquablement limpides dès lors que l’on a découvert les composantes sur lesquelles un genre d’œuvre particulier est fondé. Nombre de genres – comme les fugues, les arias, les chœurs, les mouvements de concerto et de sonate – impliquent l’élaboration d’idées musicales répétées et variées de façon relativement rigoureuse tout au long d’un mouvement, et je vais me pencher ici sur certaines caractéristiques de ce type de « discipline » chez Bach. Il me paraît préférable de nommer « inventions » ces idées fondamentales dans la mesure où c’est le mot même utilisé par Bach à propos de ses Praeambulae à deux voix d’une exemplaire concision, qui avaient pour but, comme il l’a écrit, de montrer non seulement « comment trouver de bonnes inventions », mais aussi « comment les développer (ou les mettre en œuvre) convenablement » – en allemand : inventiones durchzuführen. Alors que la répétition exacte d’une invention ne fait que la dupliquer, l’idée de la développer ou de la façonner l’altère et l’infléchit de manière à exprimer quelque chose de nouveau. Il est utile, en outre, de distinguer deux types de variations : 1) l’embellissement de l’idée, dans laquelle la signification originelle demeure à peu près intacte derrière un simple ornement, et 2) une inflexion de l’idée qui altère son sens et ne pourrait être anticipée sans un effort mental substantiel.

    Une première étape analytique logique consiste à réduire une pièce de musique à ses « dénominateurs communs » sous-jacents en identifiant toutes les répétitions exactes et les variations décoratives dans le but d’isoler l’ensemble des inventions primaires. Dans la plupart des genres musicaux utilisés par Bach, l’ensemble des idées signifiantes est relativement réduit, ou, pour le dire autrement, de nombreux passages musicaux voisins les uns des autres se comprennent mieux si on les conçoit comme des variations mutuelles.

    Concernant Bach, il est même possible d’aller plus loin dans la mesure où il ne se contente pas de varier les idées d’une façon ingénieuse mais, plus encore, passe les inventions au crible de procédures relativement mécaniques qui constituent sa « boîte à outils » compositionnelle. Ces ensembles de procédures opèrent au niveau des inventions premières, produisant là de nouvelles variantes. Plutôt que d’adopter une attitude d’association guidée par le goût (attitude répandue chez ses contemporains) qui produit des variations élégantes, Bach tend souvent, dans ses procédures compositionnelles, à une recherche obsessionnelle de relations musicales congruentes. L’invention est dès lors non seulement une méthode mais aussi une quête et une recherche, et il me semble que cette soif d’invention rend compte de la complexité de la musique de Bach en même temps qu’elle la rend plus facile à analyser par l’observation des similitudes et des différences. La démarche est paradigmatique dans le sens où elle fait appel à l’idée d’une variation fondée sur des règles, idée que nous trouvons également dans le langage naturel, par exemple dans la conjugaison des verbes en français ou d’autres flexions comparables exprimant des variations de temps ou de modes.

    Mettre l’accent sur la flexion des idées musicales inventées signifie que l’analyse ne naît pas de l’intérêt pour l’ordre des événements musicaux, c’est-à-dire ce que l’on nomme habituellement la « forme musicale ». Ce déplacement de l’attention peut paraître de prime abord déroutant pour les analystes pour qui la forme musicale représente en quelque sorte le lait maternel, à savoir l’un des principes fondamentaux d’organisation de la pédagogie de la théorie musicale. Cependant, d’un point de vue historique, pour Bach et pour le XVIIIᵉ siècle, il est clair que la forme musicale n’a jamais représenté un principe premier de composition. L’invention des idées venait en premier lieu, et ensuite seulement la question de leur disposition suivant les théories rhétoriques de l’époque. Étant donné le temps consacré par la suite aux formes musicales dans le domaine de la pédagogie de la musique – et tout particulièrement à la forme sonate –, on constate que toute cette attention portée à l’organisation musicale est un exercice fondamentalement syntagmatique plutôt que paradigmatique : il s’intéresse en priorité à une suite d’idées musicales dans une séquence linéaire : a, b, c, d, e. Il s’intéresse moins à identifier les paradigmes clés et à observer les variations qu’ils adoptent indépendamment de leur ordre dans l’œuvre musicale elle-même. Si je devais affirmer mon point de vue de manière plus provocatrice encore, je dirais qu’en raison de leur focalisation sur la forme musicale, les analystes musicaux ont passé beaucoup plus de temps à examiner le cadre du tableau que le tableau lui-même ! Regarder de plus près le tableau signifie se préoccuper des endroits auxquels le compositeur a dédié le plus de réflexion et prodigué la plus grande attention. Dans le cas de Bach, il serait facile de montrer que c’est précisément là que se trouvent ses meilleures et ses plus puissantes idées « inventées », qui ne sont pas des fragments statiques de musique mais plutôt des constellations dynamiques contenant la possibilité de leur propre « mise en œuvre » – leur « Durchführung ».

    Le premier exemple que je vais analyser est l’air pour ténor « Ach, mein Sinn » de la Passion selon saint Jean de 1724. Bien que les questions concernant les rapports du texte et de la musique soient extrêmement intéressantes, je me concentrerai essentiellement sur la musique elle-même. Pour ce qui nous occupe ici, il est important de savoir que dans le récitatif précédent, selon le récit de la Passion, Pierre vient de renier le Christ : l’air reflète sa culpabilité et sa honte ainsi que son désir de fuir les conséquences ignobles de ses actions. Penchons-nous d’abord sur ce que je considère comme le ritornello idéal pour cette aria.

    Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean« Ach, mein Sinn »ritornello et ligne vocale.

    À écouter – Audio 1 : Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », ritornello (extrait de John Eliot Gardiner, Johannes-Passion, The Monteverdi Choir, The English Baroque Soloists, Archiv Produktion, 1986).

    En observant la forme du ritornello, on peut voir que l’harmonie présente une ligne de basse claire en descente chromatique de tétracorde depuis la tonique fa dièse jusqu’au do dièse. L’harmonie reste ensuite proche de la tonique et de la dominante pour les quelques mesures suivantes avant d’initier une suite d’intervalles 10-7-10, 10-7-10. Cette séquence se fonde sur une progression de quintes à la basse avant de parvenir à la dominante. Cette dominante sur do dièse est prolongée pendant quelques mesures avant que la cadence ne soit opérée sur la tonique mineure. Enfin, celle-ci est étendue via des harmonies diminuées suffisamment longtemps pour majoriser la tierce de l’accord final de fa dièse mineur du la bécarre au la dièse.

    Si l’on examine la ligne vocale du ritornello telle qu’elle est notée sur la portée supérieure, il est clair que seule une partie de la mélodie a été conçue par Bach pour être chantée : les deux premiers vers seuls conviennent à la musique, et certains mots conviennent bien mieux que d’autres. Il est ainsi intéressant de constater à quel point la mélodie instrumentale tend à prendre le pouvoir sur la ligne vocale. L’accent étrange sur l’adjectif possessif « mein [Sinn] » contrevient à une règle fondamentale de l’époque concernant le respect musical de l’accentuation poétique. A contrario, la musique suit l’accentuation poétique dans le vers suivant : « wo wíllt du éndlich hín ». Ici, Bach convoque l’inégalité rythmique doucement balancée de la chaconne française. Cette association est due non seulement à son schème métrique et son tempo rapide mais aussi – dans le mode mineur – au lien traditionnel qu’elle entretient avec la gravitas des lignes de basses descendantes du lamento. Il en résulte une idée géniale de Bach : construire un ritornello constitué d’une chaconne en deux courtes périodes de huit mesures sur une ligne de basse de lamento avec une petite reprise [en français dans le texte] à la fin.

    Bien que les arias et les chœurs de Bach présentent plusieurs méthodes différentes de construction, les fonctions harmoniques de ce ritornello reflètent celles qu’il a développées plus tôt dans nombre de mouvements rapides de ses concertos instrumentaux, fondés sur des processus observés dans quelques concertos de Vivaldi qu’il avait commencé à transcrire plusieurs années auparavant. Le modèle d’Allegro vivaldien s’organise en trois segments principaux aux fonctions distinctes1 :

    1) un Vordersatz [proposition, présentation] qui établit la tonalité,
    2) une Fortspinnung [séquence, continuation] qui développe tout en évitant la cadence et
    3) un Epilog [conclusion] où se trouve la cadence sur la tonique. Bach a observé à l’occasion chez Vivaldi et a développé de façon plus constante dans sa propre praxis la possibilité pour plus d’un segment d’occuper une seule fonction.

    Quand tous les segments sont réunis, ils forment un ritornello « idéal » cohérent et complet auquel le compositeur, lorsqu’il sépare ou « segmente » le ritornello au fil de la pièce, peut se référer comme à une sorte de ressource fondamentale à laquelle la musique « revient » constamment.

    Dans « Ach, mein Sinn », on observe deux sections d’ouverture qui définissent la tonalité – Vordersatz 1 et 2, notés [V1] et [V2] –, puis une section centrale mouvante (Fortspinnung, [F]) qui la suspend et enfin deux segments d’Epilog [E1] et [E2] qui la confirment et se ferment sur la tonique. (Les différentes sections sont indiquées sur la partition entre crochets.) Les segments individuels, de quelque façon qu’on les nomme, représentent les cellules sur lesquelles se fonde l’invention de Bach, car chacun d’entre eux se retrouve détaché des autres et répété d’une façon ou d’une autre au cours de la pièce. En réalité, la seule façon de parvenir à opérer cette segmentation est d’observer la façon dont Bach sépare les segments durant l’aria. Au fil du déroulement du mouvement, s’opère une alternance entre des idées relevant du ritornello et ce que l’on peut nommer des épisodes, qui ne relèvent pas d’un tel plan logique dans la mesure où ils ne font pas partie d’une unité harmonique plus large nommée ritornello. Pour Bach, plus une aria, un chœur ou un mouvement de concerto est de style soutenu, plus il élabore soigneusement ses paradigmes et impose à ses inventions un grand nombre d’inflexions paradigmatiques.

    Ces paradigmes sont représentés dans le tableau 1. Ce « ritornellogramme » explicite le type de pensée constructive mis en œuvre à l’occasion de la composition de ce mouvement. La partie principale du tableau recense chaque occurrence des segments du ritornello dans l’ordre de leur apparition dans la pièce, de R1 à R9. Le tableau le montre : la musique en est saturée. Pour chaque occurrence, sont détaillés en outre le degré harmonique sur lequel le ritornello est présenté ainsi que l’identité et l’ordre des segments. Un regard approfondi montre qu’aucun ritornello n’est identique à un autre : même le premier et le dernier diffèrent. Et c’est une découverte capitale concernant Bach : nous avons affaire à un compositeur obsédé par les permutations et les reformulations incessantes de son matériau musical.

    Table 1 : Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean« Ach, mein Sinn », « ritornellogramme ».

    Les processus mis en œuvre ne relèvent ni de l’aléatoire ni d’un élégant jet de dés puisque les segments de ritornello eux-mêmes sont chargés d’associations affectives. Ainsi, le Vordersatz de « Ach, mein Sinn » est transposé dans le mode majeur afin d’exprimer la joie au moment où Pierre envisage de rester (« Bleibe ich hier ») plutôt que de fuir. De même, si l’Epilog avait été majorisé – une démarche parfaitement admissible « grammaticalement » et que Bach aurait adoptée sans aucun doute s’il s’agissait d’un concerto –, cela aurait transmis un message indiscutablement pastoral de tranquillité dans le style galant et de conclusion consolatrice. Or cette impression contredit la situation dramatique dépeinte par l’aria : un Epilog dans le mode majeur était dès lors inenvisageable et Bach s’en abstient ici.

    À écouter – Audio 22bis2ter2quater et 2quinquies : Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », Epilog (extrait de John Eliot Gardiner, ibid.).

    Une autre habitude de Bach consiste à rechercher des liens inattendus entre les différents segments, spéculant sur la manière de forger de nouvelles connexions. Trois manières inattendues de relier des segments de positions ou de hauteurs distinctes sont ainsi référencées dans la dernière colonne du tableau précédent. Il est possible de les considérer comme des recherches musicales, terme que Bach lui-même utilisera vingt ans plus tard lorsqu’il composera des ricercari ou « recherches » dans son Offrande musicale ! Dans cette aria, pour n’en donner qu’un seul exemple, Bach a établi une connexion habile entre la fin du deuxième segment du Vordersatz à la tonique et le deuxième Epilog à la dominante qui produit une césure temporaire. Il s’emploie donc à explorer cette possibilité en prolongeant le do dièse majeur entre R2 et R3.

    La science musicale de Bach se laisse mieux apprécier encore lorsque l’on démantèle l’aria et que l’on se penche sur les paradigmes eux-mêmes plutôt que de suivre l’ordre habituel de la pièce. De cette manière, on entend l’aria comme un ensemble de variations de ses segments fondamentaux. Si l’on écoute toutes les versions des deux Vordersatz [V1-V2], on est ainsi fasciné par le fait que la ligne vocale ne se répète jamais. Il faut aussi remarquer que ces segments de Vordersatz sont déployés sur quatre degrés harmoniques différents : I, IV, V et VII. Celui placé sur le septième degré de fa dièse mineur est transposé en majeur et représente une version du Vordersatz qui exige quelques ajustements pour justifier ce qui pourrait apparaître comme une transposition fautive.

    À écouter –  Audio 33bis3ter : Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », Vordersatz (extrait de John Eliot Gardiner, ibid.).

    Les occurrences des segments de Fortspinnung se présentent également sur quatre degrés différents : le premier, le cinquième, le septième et le quatrième. Tout comme les segments de Vordersatz, ceux de Fortspinnung peuvent être transposés en majeur, ce que fait Bach.

    À écouter –  Audio 44bis4ter4quater4quinquies et 4sexies : Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », Fortspinnung (extrait de John Eliot Gardiner, ibid.).

    Le premier Epilog, comme je l’ai dit, ne fonctionne que dans le mode mineur et il apparaît au début de l’air, en son milieu et à la fin.

    Plus intéressant, le second fragment d’Epilog apparaît pour la première fois sur le degré de la dominante dans le ritornello 3, où sa fonction de prolongement de cadence n’est pas encore clairement définie par rapport au ritornello ; E2 ne sera pas relié dans sa relation syntaxique correcte à E1 avant les dernières mesures de la pièce.

    On peut déduire de cette observation que le déroulement de la pièce est un obstacle à son analyse, ou, pour le dire différemment en empruntant à la linguistique, qu’il ne peut y avoir de « procédures d’analyse » (discovery procedures) explicites pour déchiffrer le processus de Bach : c’est la pièce elle-même et la connaissance des conventions historiques qui permettent de « détricoter » ce processus.

    Dans les pièces avec ritournelles, il est d’usage que des énonciations complètes ou partielles du ritornello alternent avec ce que l’on nomme des « épisodes ». L’écart à la norme ici est dû au fait qu’à l’écoute des seuls fragments de ritornello, on a déjà entendu l’intégralité de la pièce – simplement, dans le désordre ! Cela signifie – et c’est incroyable – que Bach a délaissé son fonctionnement habituel afin d’élaborer son commentaire musical sur le reniement de Pierre de la façon la plus dense possible, sans jamais quitter le monde allégorique intense et désespéré qu’il a élaboré dans son ritornello idéal. Cela fait de cette aria, lorsqu’on l’écoute intégralement et dans l’ordre, une œuvre à couper le souffle, d’une grande concentration émotionnelle à la fois dans son caractère et dans son énonciation.

    Pour servir ce but, Bach a contrevenu aux règles de l’époque relative à la subordination de la musique au texte. Il est ici fidèle à l’esprit d’une partie du texte, mais permet à la musique de dominer la poésie. Comme on le voit dorénavant, en dehors du début et de la fin de l’aria, c’est la poésie qui accompagne la musique et non l’inverse. En élaborant un ritornello remarquable, Bach a transformé ce qui était une chaconne rapide aux accents de lamentation en une danse de désespoir à laquelle le croyant ne peut échapper.

    À écouter –  Audio 5 : Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », entier (extrait de John Eliot Gardiner, ibid.).

    Comme second exemple, j’ai choisi le deuxième mouvement de la Sonate pour viole de gambe et clavecin en sol majeur, BWV 1027. Je vais le traiter plus brièvement, mais je voudrais montrer comment Bach élabore ses inventions dans un genre de musique tout à fait différent : un allegro fugué au sein d’une sonate en trio. L’analyse de ce genre de mouvement de sonate avec les méthodes les plus conventionnelles s’avère relativement frustrante puisque, en dehors des gestes fugués initiaux (sujet/réponse ou dux/comes) des voix mélodiques, il n’existe pas de règles historiques connues concernant la conception de tels mouvements ou l’organisation de leurs idées principales. Bien entendu, les règles conventionnelles de l’harmonie voulaient qu’un mouvement commence et se termine dans la même tonalité, mais en dehors de la ou des modulation(s) prévisible(s) à la dominante (dans le mode majeur) et du rejet de certaines cadences dans des tons éloignés, il n’y avait pas de manière requise pour concevoir la disposition ou la « forme » d’un tel mouvement. Étant donné son penchant pour un traitement fugué des sujets (et, ici, des contre-sujets) thématiques, il n’est pas surprenant de trouver dans un allegro de sonate de Bach d’autres procédés fugués, comme du contrepoint renversable et même des imitations inverses, ainsi que des épisodes dans lesquels les thèmes sont absents. De plus, s’agissant ici d’un mouvement de sonate fugué plutôt que d’une fugue à proprement parler2, on s’attend à voir le compositeur utiliser des idées musicales en évolution, des inventions, qui ne fassent pas partie des idées fuguées exposées au début du mouvement, d’autant que les mouvements de sonate ont tendance à être plus longs et donc plus discursifs que les fugues strictes.

    L’identification du genre de ce mouvement – un allegro fugué dans une sonate en trio – ne permet pas d’en déduire grand-chose à propos de la nature de l’invention compositionnelle ou du plan général de la pièce. En effet, considérée comme un tout, l’esthétique formelle d’un tel mouvement n’est pas tant guidée par la métaphore du drame que par la métaphore de l’invention ou de la découverte elle-même : plutôt que d’imaginer une pièce modelée par les changements et renversements du destin, menant sans relâche vers une résolution comique ou une catharsis tragique, l’on est mis au défi de donner sens à un puzzle musical dont la solution complète ne peut véritablement être envisagée avant que toutes les pièces n’aient été assemblées. Cependant, contrairement à un puzzle dans lequel toutes les pièces s’emboîtent par juxtaposition contiguë dans un plan en deux dimensions, le puzzle de Bach s’épanouit bien davantage à l’intérieur d’un espace tridimensionnel, dans lequel les inventions individuelles sont reliées les unes aux autres aussi bien par-dessus, par-dessous et par les côtés, à la fois comme des paradigmes et comme des syntagmes. Il en résulte que ce que l’on perçoit de l’ordre de la pièce au cours de son interprétation n’est qu’une façon plaisante, certes privilégiée parmi d’autres, de percevoir le puzzle. Parvenir à saisir pleinement le sens et la signification de ce puzzle implique cependant une autre démarche : reconstruire une disposition mentale idéale dont l’objet est à la fois la profondeur et la subtilité de la pensée musicale elle-même.

    Au contraire de l’aria, fondée sur l’univers harmonique fermé d’un ritornello, ce n’est pas la question des fins de phrase et des cadences qui est importante dans la fugue ou le mouvement fugué. C’est le contrepoint qui joue ici le premier rôle dans l’élaboration de l’invention. Comme le montrent les exemples suivants, les paradigmes essentiels sont tous contrapuntiques. En cherchant de la même manière à isoler les idées clés répétées, on peut, comme je l’ai fait, identifier les inventions principales qui résument les différentes variantes de base auxquelles Bach soumet son sujet (nommé S). Ainsi que l’on peut le voir dans l’exemple 11.4, il façonne un double contrepoint inversé avec un contre-sujet ; étant donné que la permutation des voix est une condition sine qua non dans un mouvement fugué de sonate en trio, nous devons considérer cette invention comme le moteur premier du mouvement.

    Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2ᵉ mouvement, inventions principales.

    Les exemples suivants montrent comment Bach a importé dans ce mouvement deux ensembles de procédés fugués de haut vol qui sont habituellement étrangers à la sonate, deux canons à l’octave et à la sixte (voir exemple 11.2).

    Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2e mouvement, canons à l’octave et à la sixte

    Bien que le chevauchement entre les voix du canon soit assez court, il est intéressant de mettre cette invention sur un pied d’égalité avec le contrepoint renversable principal, car le travail de Bach sur les canons a vraisemblablement influencé la forme du sujet lui-même. L’exemple 11.3 montre les différents types d’invention mélodique pratiqués dans ce que l’on appelait contre-fugue : une transposition du sujet dans le mode mineur – ou modeswitch, « changement de mode » –, mais aussi les deux possibilités d’inversion mélodique du sujet : celle qui préserve les intervalles exacts du sujet, donnés en miroir, nommée SI1, et celle qui en préserve le mode, SI2.

    Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2e mouvement, types d’invention mélodique.

    Le « changement de mode » fonctionne ici sans difficulté sur l’intégralité du sujet et a dû être envisagé dès le premier stade de l’invention du sujet lui-même, puisque bien des thèmes – et particulièrement ceux d’une telle longueur – ne parviennent pas à faire continûment sens musicalement quand leur structure intervallique est à ce point altérée. Somme toute, ce qui est frappant à propos du genre de ce mouvement de sonate, c’est la manière dont il emprunte généreusement, mais pas complètement, à un genre particulièrement élevé de musique pour clavier : un hybride entre double fugue et contre-fugue !

    Enfin, Bach réserve une partie de sa « recherche » pour la fin de la pièce, où il intègre le sujet dans le contre-sujet de manière à les faire sonner comme un seul thème et non pas deux. L’homme inventeur de la machine joue ici avec ses inventions pour créer une parenté d’une éblouissante simultanéité que seul un esprit musical ouvert aux potentialités les plus extraordinaires peut concevoir. En remplaçant le sol du contre-sujet (voir la flèche de l’exemple 11.1) par un fa dièse, Bach élabore une jonction parfaitement homogène entre les deux voix.

    Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2e mouvement, inventions principales.

    La recherche de ces relations de parenté fait bien entendu partie du plaisir de Bach à inventer son matériau ; cette approche exigeante de l’invention est évidente même dans des genres moins élevés comme la « simple » sonate en trio. Il est peu probable que tous les processus détaillés ici aient été clairement pré-compositionnels – c’est-à-dire que Bach ait pensé ses inventions tout à fait indépendamment de leur place finale dans le déroulement du mouvement comme un tout. Cependant, il a été utile de détailler leur structure et leurs mécanismes isolément du plan formel du mouvement afin d’observer la remarquable profondeur de pensée incarnée dans un ensemble de matériaux bruts relativement réduit. Cette idée se laisse appréhender facilement de manière statistique : la longueur totale du mouvement est de 113 mesures et, sans avoir traité les épisodes, nous avons rendu compte d’environ 85 mesures, soit 75 % du mouvement. Ce calcul suggère que, dans un mouvement de ce type, la question de la « disposition » ou de la forme ne peut être envisagée séparément des découvertes relevant de l’invention et, qu’en outre, elle est finalement liée à une mise en ordre rationnelle et satisfaisante des inventions.

    À écouter –  Audio 6 : Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2ᵉ mouvement (extrait de Laurence Dreyfus, Ketil Haugsand, Bach: Sonatas for Viola da Gamba and Harpsichord, BWV 1027-1029, Simax, 1986).

    Ainsi, l’analyse permet une meilleure appréhension de la pensée de Bach en éclairant les opérations musicales qu’il a sans aucun doute mises en œuvre. Bien que l’ensemble paraisse tenir du miracle, finalement, il n’en est rien. Plutôt qu’une création divine ou de la Nature, nous sommes ici en présence du fruit exceptionnel de l’effort et du génie humains, d’autant plus admirables et dignes de notre attention et de notre regard critique.

    Communication3 donnée le 11 janvier 2016
    au Conservatoire de Paris dans le cadre des Journées Bach
    Traduction depuis l’anglais : Angèle Leroy

    Notes

    1. Définies par Wilhelm Fischer en 1915 : cf. FISCHER Wilhelm, « Zur Entwicklungsgeschichte des Wiener klassischen Stils », in Studien zur Musikwissenschaft, 3, 1915, p. 24-84 (ndt). ↩︎
    2. Comme la basse ne participe pas aux énonciations fuguées du début, il est clair que ce mouvement n’est pas une fugue stricte (comme une fugue pour clavier) mais plutôt un mouvement de sonate qui fait appel à certaines caractéristiques de la fugue. ↩︎
    3. Le texte de cette intervention est pour partie extrait des deux publications suivantes de l’auteur, avec l’aimable autorisation des éditeurs :
      – « Bachian invention and its mechanisms » in The Cambridge Companion to Bach, ed. John Butt, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 171-192.
      – « The Triumph of ‘Instrumental Melody’: Aspects of Musical Poetics in Bach’s St John Passion » in Bach Perspectives 8Bach and the Oratorio Tradition, ed. Daniel R. Melamed, Urbana, University of Illinois Press, 2011, p. 96-121. ↩︎
  • Du littéraire au musical : transposition des méthodes d’analyse. L’exemple de Pulcinella d’Igor Stravinsky

    Du littéraire au musical : transposition des méthodes d’analyse. L’exemple de Pulcinella d’Igor Stravinsky

    Résumé

    Entre recréation, réécriture et recomposition de textes musicaux du premier XVIIIᵉ siècle – notamment de Giovanni Battista Pergolesi –, Pulcinella de Stravinsky doit, selon nous, être soustraite aux définitions de pastiche et d’œuvre néoclassique auxquelles elle est souvent réduite. En prenant appui sur certains concepts de l’analyse littéraire développés par la linguistique structurale et sur le principe énoncé par Philippe Sollers pour la littérature et transposé à la musique selon lequel « un texte s’écrit avec des textes et non pas seulement avec des phrases ou des mots », cet article proposera une analyse de Pulcinella de Stravinsky en trois temps : l’examen de la structure formelle en lien avec la théorie de l’hypertextualité développée par le théoricien et critique littéraire Gérard Genette, l’étude des matériaux harmonique et mélodique en lien avec la théorie du « dialogisme » élaborée par le formaliste russe Mikhaïl Bakhtine et l’analyse de l’orchestration en lien avec les théories de l’intertextualité développée par Julia Kristeva, Philippe Sollers ou Antoine Compagnon.

    Introduction

    Pulcinella, ballet composé par Igor Stravinsky entre 1919 et 1920 sur une chorégraphie de Serge Diaghilev et des décors de Pablo Picasso, aurait été écrit « d’après des musiques de Giovanni Battista Pergolesi ». Pourtant, selon les études de sources réalisées par Barry S. Brook1 ou Maureen A. Carr2, seuls dix des vingt-et-un fragments arrangés et orchestrés par Stravinsky sont du maître italien. Pulcinella doit les autres pièces à Domenico Gallo, Carlo Monza, Alessandro Parisotti et Unico Wilhelm Van Wassenaer.

    À l’étude comparée de Pulcinella et des pièces de Pergolèse, Gallo, Monza, Parisotti et Wassenaer que nous avons pu nous procurer3, deux constats s’imposent. À de rares exceptions près, les mélodies et les basses – soit l’essentiel du matériau – sont reprises telles quelles. Pourtant, le style stravinskien transparaît à tout instant. Le paradoxe pourrait être formulé dans les termes suivants : comment le style stravinskien peut-il s’exprimer dans une architecture prédéfinie, dans une structure prédéterminée, dans une texture aux matériaux préchoisis ? Quel espace reste-t-il pour l’invention, l’innovation, la création artistique ? Comment cet espace est-il dégagé, révélé, créé ? Comment est-il investi ?

    En nous inspirant des théories de l’intertextualité4 et notamment du principe énoncé par Philippe Sollers pour la littérature et transposé à la musique selon lequel « un texte s’écrit avec des textes et non pas seulement avec des phrases ou des mots »5, nous procéderons à une analyse de Pulcinella en trois temps : l’examen de la structure formelle en lien avec la théorie de l’hypertextualité de Gérard Genette, l’étude des matériaux harmoniques et mélodiques en lien avec la théorie du dialogisme de Mikhaïl Bakhtine et l’analyse de l’orchestration en lien avec diverses théories de l’intertextualité6.

    Transformations formelles et intertextualité

    Si la catégorie générale d’intertextualité désigne pour Gérard Genette la « présence effective d’un texte dans un autre »7, la sous-catégorie d’hypertextualité désigne plus spécifiquement « toute relation unissant un texte B [que Gérard Genette appelle hypertexte] à un texte antérieur A [qu’il appelle hypotexte] »8 et résultant d’une opération de transformation qu’il appelle « dérivation »9.

    Si ces catégories nous semblent parfaitement transposables à la musique, c’est qu’elles portent moins sur des contenus que sur des relations de contenus, moins sur des énoncés que sur des contextes d’énonciation. De ce fait, notre propos pourra rester à l’écart du débat ouvert dans les années 1970 et jamais refermé depuis sur les différences, similitudes ou proximités sémantiques et syntaxiques des textes littéraires et musicaux, sur l’identité de nature entre langage et musique. Il se contentera de décrire, analyser et spécifier les liens qui unissent ces multiples hypotextes datant pour la plupart du premier tiers du XVIIIᵉ siècle et l’hypertexte stravinskien de la seconde période, dite néoclassique.

    La relation hypertextuelle la plus évidente est celle qui agit sur la forme : en la trans-formant, en la re-formant, en la dé-formant ou en la ré-formant, autrement dit en la simplifiant, en l’altérant ou en l’enrichissant.

    Réduction

    La plus visible des transformations formelles effectuées par Stravinsky est sans doute la réduction, définie par Gérard Genette comme une transformation « purement quantitative »10 d’abrègement. Dans le cas de Pulcinella, nous avons identifié trois procédés de réduction : par « sélection », par « excision » et par « condensation »11.

    Réduction par sélection

    La légende veut que Diaghilev, songeant à un spectacle sur des fragments manuscrits de Pergolèse découverts dans la poussière des conservatoires italiens et complétés dans les bibliothèques de Londres, ait fait appel à Stravinsky pour écrire la musique d’un ballet12. Stravinsky ayant accepté « la tâche délicate d’insuffler une vie nouvelle à des fragments épars et de construire un tout avec des morceaux détachés »13 selon ses propres mots, s’attelle entre 1919 et 1920 à un double travail de sélection et de recomposition.

    Les morceaux retenus par le compositeur sont de différentes natures : extraits de la cantate Luce degli occhi miei et des opéras Il Flaminio et Lo frate ‘nnamorato de Giovanni Battista Pergolesi, mouvements isolés des Douze sonates en trio de Domenico Gallo, extraits des Arie antiche d’Alessandro Parisotti, des Pièces modernes pour le clavecin de Carlo Monza et des Sei concerti armonici de Unico Wilhelm Van Wassenaer. Pour la clarté de l’étude, nous reproduisons ci-dessous une partie de la table des correspondances entre les pièces élaborée par Barry S. Brook dans son article « Stravinsky’s Pulcinella, The ‘’Pergolesi’’ sources »14 :

    Mouvements de PulcinellaSources de Pulcinella
     OuvertureGallo, Trio Sonata I/i
    Scène ISerenata (Tenor)Pergolesi, Il Flaminio I/iAria (Polidoro)
    ScherzinoGallo, Trio Sonata II/i
    [Poco] Più vivoPergolesi, Il Flaminio III/xCanzona (Checca)
    AllegroGallo, Trio Sonata II/iii
    AndantinoGallo, Trio Sonata VIII/i
    Scène IIAllegroPergolesi, Lo frate ‘nnamorato I/xviiAria (Vanella)
    Allegretto [Ancora poco meno] (Soprano)Pergolesi, cantata Luce degli occhi miei, Aria « Contento forse vivere »
    Allegro assaiGallo, Trio Sonata III/iii
    Scène IIIAllegro [alla breve] (Basso)Pergolesi, Il Flaminio I/v Aria (Bastiano)
    Scène IVAndante [Largo assai]Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/iii Aria (Nina) – Introduction
    [Andante] (Soprano, Tenor, Basso)Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/v Arioso (Ascanio)
    AndantePergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/iii Aria (Nina) – Introduction
    Larghetto (Tenor)Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato II/vii Canzona (Vanella)
    Allegro (Soprano, Tenor)Idem
    Presto (Tenor)Idem (middle section)
    Larghetto [Andante (Tempo 1°)]Idem (ending)
    Allegro [alla breve]Gallo, Trio Sonata VII/iii
    TarentellaWassenaer, Concerto II/iv from Concerti Armonici [Ricciotti/Chelleri Concertino nº VI/iv]
    Scène VAndantino (Soprano)Parisotti, « Se tu m’ami » from Arie antiche
    Allegro [Toccata]Monza, Pièces modernes pour le clavecin [First Suite]
    in E, Air
    Scène VIGavotta con due variazioniMonza, Pièces modernes pour le clavecin [Third Suite] in D, Gavotte
    Scène VIIVivoPergolesi, Sinfonia [Sonata] for Cello and Basso
    Scène VIIITempo di minue [Molto moderato] (Soprano, Tenor, Basso)Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato I/ii Aria (Don Pietro)
    Allegro assaiGallo, Trio Sonata XII/iii
     Finis 

    La sélection est un premier travail de réduction en tant que l’hypotexte est décomposé – au sens littéral où ses composantes musicales sont séparées les unes des autres – et dé-composé – au sens figuré où l’édifice musical d’origine est déconstruit, débâti. Ainsi, Stravinsky ne retient de l’acte I de l’opéra Il Flaminio que l’aria « Con queste paroline » de Bastiano et la canzona « Mentre l’erbetta » de Polidoro, et de l’acte III que la canzona « Benedetto Maledetto » de Checca. L’opération de sélection est donc bien une opération de réduction en tant qu’elle soustrait à, qu’elle retient à l’exclusion de, qu’elle tronque en creux. Conséquemment, l’opération de sélection soumet les morceaux à un procès de « délinéarisation »15 qui, en les isolant de leurs trames musicale et narrative d’origine, les prive du sens que leur conféraient leurs positions respectives dans des ensembles plus vastes.

    L’opération de décomposition implique l’opération corollaire de recomposition – au sens littéral de re-formation d’un tout par l’assemblage de composantes diverses – et une re-composition – au sens figuré de re-création d’une cohérence musicale. Trois facteurs contribuent selon nous à cette cohérence réinventée :

    1) l’homogénéité plus grande de l’effectif instrumental (qui permet d’éviter à Pulcinella le hiatus entre l’effectif de grand opéra de l’aria de Don Pietro et celui de la sonate en trio de Domenico Gallo qui lui succède, par exemple) ;

    2) la cohérence du parcours tonal ;

    Ainsi, dans la Scène I, Stravinsky utilise l’un à la suite de l’autre la canzona de Checca extraite de l’opéra Il Flaminio de Pergolèse et le troisième mouvement de la Sonate en trio nº 2 de Domenico Gallo :

    Mouvements de PulcinellaSources de Pulcinella
    Sc. I[Poco] più vivoRé / LaSol / RéPergolesi, Il Flaminio Canzona (Checca)
    AllegroLaSi bémolGallo, Trio sonata II/iii

    La tonalité de la majeur, commune à la seconde partie du Poco più vivo et à l’Allegro qui lui succède, favorise l’enchaînement d’une pièce à l’autre. À très petite échelle, l’opération de transposition permet donc de compenser l’incohérence structurelle que produirait la seule juxtaposition des pièces et de conférer, par la tonalité, une logique à leur enchaînement et une stabilité tonale à la scène.

    Dans la Scène IV, Stravinsky reprend de Lo frate ‘nnamorato l’aria de Nina, l’arioso d’Ascanio et la canzona de Vanella :

    Mouvements de PulcinellaSources de Pulcinella
    Sc. IVAndante [Largo assai]Mi bémolMi bémolPergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/iii Aria (Nina) – Introduction
    [Andante] (Soprano, Tenor, Basso)Mi bémolMi bémolPergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/v Arioso (Ascanio)
    Andantemi bémolMi bémolPergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/iii Aria (Nina) – Introduction
    Larghetto (Tenor)mi bémolPergolesi, Lo frate ‘nnamorato II/vii Canzona (Vanella)
    Allegro (Soprano, Tenor)mi bémol / Sol bémol/ Faré / FaIdem
    Presto (Tenor)Idem (middle section)
    Larghetto [Andante (Tempo 1°)]mi bémolIdem (ending)

    Dans ce second exemple, Stravinsky altère le parcours tonal de plusieurs façons : en substituant à la reprise de l’aria en mi bémol majeur sa reprise au ton homonyme et en transposant en mi bémol mineur la canzona de Vanella. Ces deux transpositions lui permettent d’unifier l’Andante et le Larghetto par la tonalité de mi bémol mineur, lui offrant la possibilité d’un tuilage de leurs matériaux respectifs :

    Pulcinella – « Chi disse ca la femmena »

    Le matériau issu de l’aria de Nina peut être ainsi répété aux cordes bien après que celui de la canzona de Vanella a commencé au ténor et au hautbois.

    Stravinsky commence donc la canzona de Vanella en mi bémol mineur (Larghetto) et choisit de se soumettre à la contrainte stylistique du XVIIIᵉ siècle qui veut qu’une pièce s’achève dans la tonalité où elle a commencé (Larghetto [Andante (Tempo 1°)]). Pourtant, une brutale bifurcation de sol bémol majeur vers les tonalités de fa majeur et  mineur fait « dérailler » le parcours tonal, déraillement que justifieraient la volonté de « dépolariser » la scène IV des tons de mi bémol majeur et mineur et/ou le choix d’accompagnement orchestral de toute la première partie du Presto par des pizzicati en triples ou quadruples cordes, qu’une armure de six bémols rendrait impossible à réaliser. Qu’il réponde à une logique tonale ou à des contraintes organologiques, le choix des tonalités fait donc indiscutablement partie du travail de réécriture (au même titre que la composition des transitions sur laquelle nous reviendrons dans la partie consacrée à l’augmentation).

    3) l’argument ;

    Bien qu’il tienne plutôt de l’archétype ou du code que de l’histoire16, l’argument17 issu de la commedia dell’arte et la linéarité narrative qui en procède participent de la perception de Pulcinella comme totalité signifiante. Pour autant, ni l’argument ni le texte ne sont des vecteurs d’unification à proprement parler, ce que met parfaitement en évidence l’aria de Bastiano « Con queste paroline » qui, de support musical à une scène de réconciliation amoureuse dans Il Flaminio, devient celui d’une scène d’assassinat dans Pulcinella, la musique semblant n’avoir partie liée avec aucun de ces arguments littéraires. Cet exemple justifie à lui seul le peu de cas que cette étude fera du texte et de ses transformations, l’opération de délinéarisation participant de la perte de signification sémantique des hypotextes littéraires. Malgré la distance qu’elle entretient avec la musique, l’intrigue crée néanmoins une sorte d’unité superficielle que l’on pourrait presque qualifier de sur-unité ou de méta-unité en ce qu’elle unifie le texte musical au-delà de lui.

    Il convient toutefois de ne pas se méprendre sur cette démonstration. Dans la mesure où ils ne possèdent pas le caractère de ce qui n’est ou ne fait qu’un, les mouvements qui composent Pulcinella ne sont pas indivis et ne forment pas une unité à proprement parler. Non seulement de nombreuses pièces sont juxtaposées sans autre forme de raccord, comme l’Ouverture et la Serenata ou le « Chi disse ca la femmena » et la Tarentella pour ne prendre que ces deux exemples, mais Stravinsky semble s’être volontairement refusé à maquiller les discontinuités liées à ce travail d’artisanat revendiqué comme tel18 de découpage, collage, combinaison et composition au sens que lui donne le latin classique de placer ensemble. Sans doute a-t-il « construit un tout avec des morceaux détachés » mais en désignant comme telles les attaches à l’auditeur. Il nous semble donc plus juste de parler d’ensemble cohérent cimenté par des rapports logiques que d’unité reconstituée.

    Réduction par excision

    Un second niveau de sélection réside dans ce que Gérard Genette appelle « l’excision », « suppression pure et simple »19 dont le critique littéraire précise qu’elle est « le procédé réducteur le plus simple, mais aussi le plus brutal et le plus attentatoire à la structure et à la signification [du texte] ». Stravinsky met en œuvre l’excision « par amputation »20 (« massive et unique »21) en tronquant la partie B et le da capo de l’aria « Contento forse vivere », les 42 dernières mesures et la reprise al segno de l’aria « Con queste paroline » ou encore l’aria de Vanella à l’exception de sa seule introduction. Dans les deux premiers exemples, l’excision par amputation brise la symétrie musicale, privant l’hypotexte de sa logique structurelle. Dans le troisième exemple, elle lui retire sa fonction structurelle d’introduction.

    À l’échelle de la microstructure enfin, Stravinsky procède à des excisions par ce que Gérard Genette appelle « élagage »22 ou « émondage dispersé »23. Dans l’aria « Con queste paroline », Stravinsky élimine deux mesures après le chiffre 92, quatorze mesures à la mesure précédant le chiffre 100, vingt mesures au chiffre 102 et les quarante-deux mesures finales, ce qui lui permet, sans supprimer aucune partie thématiquement significative, d’alléger la pièce de ses très nombreuses répétitions. Dans ce cas, les catégories de « réduction par excision » et de « réduction par concision »24 définies et différenciées par Gérard Genette se confondent : l’élagage permet non seulement d’alléger l’aria mais de le rendre à la fois plus concis, plus dense en événements et plus lisible dans sa structure. Quelque part, ce travail très particulier auquel Stravinsky se livre sur la trame de l’hypotexte lui permet de produire un équivalent musical du résumé littéraire. Les opérations de réduction, bien loin de n’affecter l’hypotexte que dans sa longueur, l’affectent donc également dans sa structure. Comme l’indique Gérard Genette : « Réduire ou augmenter un texte, c’est produire à partir de lui un autre texte, plus bref ou plus long, qui en est la dérive, mais non sans l’altérer de diverses manières » 25.

    Augmentation

    Si les opérations de transformation formelle par réduction ne sont visibles qu’en creux, par l’étude comparée attentive de l’hypotexte et de l’hypertexte, les opérations de transformation formelle par augmentation sont beaucoup plus facilement identifiables et riches d’enseignements pour qui s’intéresse aux procès de réécriture.

    Augmentation par extension

    En reprenant la définition de Gérard Genette, nous appellerons « extension » toute « augmentation par addition »26, c’est-à-dire tout passage composé par Stravinsky sans base hypotextuelle. La liberté de composition et d’invention procédant de l’absence totale de contrainte structurelle, harmonique ou mélodique font de ces extensions le point de départ naturel d’une compréhension de la stylistique stravinskienne dans ce cadre très particulier de l’intertextualité contrainte.

    Une première catégorie d’augmentation est l’extension que nous appellerons libre ou sans contrainte externe. Elle peut être constituée de quelques notes seulement, comme :

    – le jet de flûtes sur le temps qui fait la jointure entre la Serenata et le Scherzino, à la levée du chiffre 9 :

    Pulcinella – liaisonSerenata / Scherino

    – le relais des bassons et flûtes soutenu par de discrètes basses27 entre l’Allegro et l’Andantino, au chiffre 34 :

    Pulcinella – liaison Allegro / Andantino (Scène I)

    Dans chacun de ces cas, Stravinsky compose une transition ou une levée qui tranche avec les marqueurs stylistiques du classicisme : superposition de quintolets de triples-croches et de septolets de triples-croches sur une échelle de doubles-croches dans l’exemple 2, énonciation avec fragmentation timbrique d’un mode myxolydien sur do, débouchant sur une pédale de dominante en harmoniques dans l’Andantino suivant dans l’exemple 3. C’est donc tout d’abord dans les interstices de la structure générale que se déploie de façon démonstrative la stylistique stravinskienne, dans ces espaces exempts de règles, libres de contraintes.

    L’extension peut aussi être de dimensions beaucoup plus vastes, comme le mettent en évidence les dix premières et les quinze dernières mesures de l’Allegro assai (chiffres 68 à 69 et 89 à 91). La stylistique stravinskienne y est là encore manifeste : stase en homophonie et homorythmie sur un accord ambigu pouvant être compris comme le renversement d’un accord de tonique avec 6te majeure ajoutée ou comme accord du VIᵉ degré altéré avec 7ᵉ ; disposition large avec prégnance des suraigus, doubles ou triples cordes non arpégées dans la nuance fortississimo ; rythmes obstinément répétés pour le passage qui sert d’introduction à la pièce (de 68 à 69) et faisant entendre une contraction de la carrure pour le passage qui lui sert de conclusion (de 89 à 90).

    Chacun de ces paramètres pris séparément aurait suffi à rompre l’équilibre stylistique préclassique. Leur conjonction introduit une violence comparable à celle de la « Glorification de la victime » ou de « L’évocation des ancêtres » du Sacre du printemps, violence que l’on a pu qualifier de tribale ou de primitive en ce que son immobilisme harmonique faisait de chaque accord un impact rythmique signifiant pour et par lui-même, une percussion privant l’harmonie de sa nécessité structurelle. Dans cette perspective, les passages susmentionnés pourraient être perçus comme anti – plutôt que comme néoclassiques dans la mesure où ils renient les fondements mêmes du classicisme : son essence tonale, ses règles de conduite harmonique, son équilibre structurel. Mais dans la mesure où Stravinsky joue davantage sur l’alternance que sur la confrontation des époques, où l’écriture par blocs lui permet de maintenir étanche la frontière entre les siècles, l’intertextualité est réduite et l’influence réciproque d’un style sur l’autre limitée. L’augmentation par extension relève alors moins du dialogue que du face-à-face, permettant à l’auditeur d’identifier la dualité de l’écriture.

    Paradoxalement, l’augmentation par extension prenant appui sur l’hypotexte remplit la même fonction, comme le mettent en évidence les inserts :

    – de l’Ouverture (deux mesures après III) :

    Pulcinella – Ouverture

    – de la fin de l’Andantino (une mesure après 60) :

    Pulcinella – Andantino (Scène I)

    – des deux mesures faisant office de transition entre le « Sento dire no’nce pace » et le « Chi disse ca la femmena » (chiffre 112) :

    Pulcinella – liaison « Sento dire » / « Chi disse ca la femmena »

    Dans l’exemple 4, l’insert fait entendre l’un des motifs secondaires du 1ᵉʳ mouvement de la Sonate en trio no 1 de Domenico Gallo au premier violon et un accompagnement en syncopes au second violon. Tout concourt à faire entendre ces deux mesures comme un insert : l’isolement des deux violons solos par la réduction brutale de la masse orchestrale ; la suspension de la basse continue, difficilement envisageable dans le contexte stylistique préclassique ; l’incongruité de la référence populaire. Mais le tour de force de Stravinsky est d’avoir fait entendre comme insert et donc comme élément étranger à l’hypotexte le motif du second violon, alors qu’il n’apparaît sous sa forme initiale qu’à ce seul moment (toutes les versions précédentes et suivantes ayant été soumises à des mutations d’intervalles ou des déplacements rythmiques).

    Dans l’exemple 5, l’extension relève de la réminiscence : seule la ligne brisée et la récurrence des intervalles d’octaves rappellent de façon explicite le thème de l’« Aria di Vanella » issu de Lo frate ’nnamorato de Pergolèse. Mais les marqueurs stylistiques sont bien stravinskiens en ce qu’ils dérogent à toutes les règles du contrepoint à deux voix tel qu’il était pratiqué à l’époque de Pergolèse : ambitus excessivement large, complémentarité rythmique limitée, présence de nombreux intervalles d’octaves (y compris directes) que le XVIIIᵉ siècle percevait comme « pauvres », de septièmes non préparées qu’il considérait comme « dures », etc. Là encore, l’augmentation par extension souligne le dedans et le dehors de l’hypotexte.

    Dans l’exemple 6, comme nous l’avons déjà observé, Stravinsky reprend la deuxième partie de l’introduction à l’air « Suo caro e dolce amore » pour en faire une transition avec l’air « Chi disse ca la femmena ». Cette réutilisation du matériau semble avoir été anticipée par la complète rupture de caractère que Stravinsky avait artificiellement introduite entre la première et la seconde partie de l’introduction par des changements d’orchestration, de mode de jeu et de rythme au chiffre 107. L’anti-naturalité de cette rupture est amplifiée au chiffre 112 par l’arbitraire de la reprise. Peut-être est-ce là l’exemple le plus flagrant de la pratique de découpage et de collage pratiquée par Stravinsky qui, comme Pablo Picasso ou Georges Braque le faisaient avant la Première Guerre mondiale, comme Michel Leiris le ferait après la Seconde, peut pour construire, « tailler à coups de ciseaux, rogner, badigeonner, appliquer bien à l’équerre une surface sur une autre surface »28 sans gommer les heurts produits par la rencontre entre les matériaux de différentes natures, laissant à découvert son mode d’élaboration et le travail qui lui est lié.

    Les augmentations par extension, qu’elles soient libres ou composées d’après l’hypotexte, partagent donc une même propension à signaler la co-écriture comme telle. S’intercalant dans les espaces libres de la trame narrative comme les blocs caractéristiques de la stylistique stravinskienne, dans une conception quasiment spatiale de la composition musicale, elles génèrent des ruptures propres à faire ressortir la nature hypertextuelle de Pulcinella.

    Elles nous permettent par ailleurs d’avancer d’un pas dans la définition de cette œuvre ambiguë et multiforme qu’est Pulcinella : dans la mesure où certains passages échappent totalement à l’imitation stylistique ou à la fidélité mimétique et où la juxtaposition des styles souligne leurs différences bien plus que leurs similitudes, Pulcinella doit selon nous être soustraite à la définition de pastiche que lui attribuent certains musicologues29.

    Augmentation par expansion

    L’augmentation par expansion relève du prolongement de certaines structures ou de certains matériaux par ce que Gérard Genette appelle une « dilatation stylistique »30. Comme l’insert, l’augmentation par expansion est composée à partir de matériaux de l’hypotexte. C’est le cas à l’échelle de la microstructure dans l’Ouverture (chiffre V) :

    Pulcinella  Ouverture

    ou à plus grande échelle à la fin du « Contento forse vivere » (chiffre 67).

    Dans l’exemple 7, la « dilatation » du motif par l’ajout d’un temps est particulièrement visible en tant qu’elle n’altère que l’un des membres de la marche. De ce fait, l’augmentation par expansion déforme et déséquilibre un pattern fondé sur le principe de répétition rythmique, déséquilibre que Stravinsky est amené à compenser par un tuilage de carrures au chiffre VI. Dans le dernier exemple, Stravinsky élargit le « Contento forse vivere » par une coda. La dislocation du tissu orchestral sur pédale et la fragmentation du thème en unités toujours plus petites rappellent le procédé romantique que Schoenberg avait appelé la « liquidation »31. Ainsi, que ce soit à l’échelle microstructurelle ou macrostructurelle, les augmentations par expansion travaillent, modèlent, altèrent la forme hypotextuelle de l’intérieur (et non de l’extérieur comme les augmentations par extension le faisaient).

    Altération du temps

    Au-delà des nombreuses extensions, expansions, ellipses et troncatures, Stravinsky peut être amené à altérer le temps pergolesien. Il est à cet égard frappant de comparer l’Allegro de la Scène I avec le 3ᵉ mouvement de la Sonate en trio no 2  de Domenico Gallo : outre le choix du tempo, les fusées en triolets de triples-croches, la superposition des formes originale et monnayée d’un même motif, les interminables lignes de mélismes ornementaux en doubles-croches, la micro-pulsation interne de chaque son par les trilles, les tremolos et les pizzicati créent, malgré le tempo (noire pointée à 112), le sentiment d’une vitesse vertigineuse qui était totalement absente du final de la Sonate en trio no 2 de Domenico Gallo.

    Stravinsky intensifie l’alacrité de la pièce par trois procédés :

    – la contraction du temps par tuilage des carrures (chiffre 69) :

    Pulcinella – Allegro assai (Scène II)

    – la contraction du temps par réduction des carrures (chiffre 86) :

    Pulcinella  Allegro assai (Scène II)

    – l’accélération du temps par introduction et rapprochement artificiel de nouveaux temps forts se surimposant aux temps forts de l’hypotexte (à la trompette, chiffre 79)32 :

    Pulcinella – Allegro assai (Scène II)

    Dans l’exemple 8, le chevauchement des motifs, en rompant la régularité du rythme établie dans l’introduction, joue sur un mécanisme d’anticipation pour provoquer l’effet d’une micro-ellipse temporelle33. Dans l’exemple 9, les ostinati des violons et des violoncelles, le premier fondé sur les quatre notes de tête du motif, le second sur un motif en arsis/thésis symétrique de huit notes (superposé à sa forme en diminution aux altos) créent un double conflit métrique en tant qu’ils sont fondés sur des divisions binaires (4 et 8) et inscrits dans une mesure impaire (3/8). L’effet produit est une compression temporelle, une précipitation du discours. Dans l’exemple 10, le fait que la trompette ponctue à trois, puis à deux (surimposant ses hémioles à la mesure à 3/8) provoque là encore une accélération du débit musical. Ainsi, la volonté de créer un sentiment d’extrême vitesse, voire de précipitation, conduit Stravinsky à utiliser des procédés d’écriture qui déforment la structure formelle.

    Nous pourrions conclure avec Antoine Compagnon que :

    « Le travail de l’écriture est une réécriture dès lors qu’il s’agit de convertir des éléments séparés et discontinus en un tout continu et cohérent, de les rassembler, de les comprendre (de les prendre ensemble), c’est-à-dire de les lire : n’est-ce pas toujours le cas ? Récrire, réaliser un texte à partir de ses amorces, c’est les arranger ou les associer, faire les raccords ou les transitions qui s’imposent entre les éléments mis en présence : toute écriture est collage et glose, citation et commentaire. »34

    Cette définition de l’écriture comme « collage et glose, citation et commentaire » postule en fait une équivalence entre écriture et réécriture ou, pour le dire autrement, entre « composition » (au sens artistique) et « com-position » (au sens artisanal). Si, comme l’affirme Antoine Compagnon, toute création est effectivement et par nature intertextuelle, la singularité de Pulcinella ne repose plus sur une différence de nature mais sur une différence de degré. Ainsi nous pourrions affirmer avec Philippe Sollers que dans Pulcinella comme dans n’importe quel texte, « tout est écrit : la constitution du texte, sa structuration, ses niveaux de sens, ses ellipses, ses silences, ses suspensions, ses intervalles, ses jonctions, sa trame »35. D’un point de vue strictement formel, les opérations de réduction par sélection, excision et condensation, d’augmentation par extension et expansion, de juxtaposition de blocs, de collage de « surfaces textuelles », d’altération de la temporalité hypotextuelle feraient donc de Pulcinella une création absolue. En la comparant à celle des suites de danses à l’époque baroque, des pièces instrumentales des époques classique et romantique et même de certaines pièces de la Seconde École de Vienne, l’inventivité formelle de Pulcinella – soustraite à l’impératif de variation plus ou moins subtile d’une forme fixe – apparaît même comme beaucoup plus grande. Elle fonctionne néanmoins selon des modalités très différentes : l’interdépendance du matériau et de la forme qui devient la règle à l’époque classique y est beaucoup moins forte, le premier ne conditionnant la seconde qu’à la marge ; l’idée de déploiement de la forme à partir d’une ou plusieurs cellules que le discours développerait lui est étrangère. Quelque part, il n’est pas fortuit que le choix de Stravinsky se soit porté sur des pièces dont la forme était plutôt fondée sur des procédés de répétition et de variation que de développement. L’identité de Pulcinella repose donc aussi sur la proximité des principes de construction formelle de l’écriture préclassique et du style stravinskien.

    Surimpression et dialogisme

    Stravinsky a travaillé à même les partitions de Pergolèse, Monza ou Gallo « comme s’il corrigeait d’anciens travaux »36, selon sa propre expression. En ce sens, les ajouts hypertextuels sont comme surimprimés entre les lignes hypotextuelles, que ce soit dans les harmonies ou dans le contrepoint.

    Harmonie

    Si à de rares exceptions près Stravinsky maintient telles quelles les basses des hypotextes, les harmonies sont largement recomposées dans le sens d’une érosion par l’intérieur de l’équilibre harmonique et de l’unité tonale.

    Stravinsky appose ses marqueurs stylistiques de plusieurs façons :

    — en retravaillant l’étagement des accords dans le sens de l’inversion de la hiérarchie de leurs composantes ou de la mise en valeur d’éléments hiérarchiquement secondaires, comme le met en évidence le passage au chiffre 116 de « Chi disse ca la femmena ». Dans ce passage, non seulement Stravinsky fait entendre l’accord – inouï à l’époque de Pergolèse – de 9ᵉ de dominante majeure, mais les voix de bassons et les pizzicati de cordes, accentuant la double 5ᵗᵉ dans le grave, indiquent que la 9ᵉ de dominante est comprise comme étagement de 5tes (plus 7ᵉ) plutôt que comme étagement de 3ces. Ce « miroir grossissant »37 dirigé sur la double 5ᵉ permet à Stravinsky de générer un bourdon, sans presque rien changer de l’harmonie initiale de Pergolèse.

    – en retravaillant l’étagement des accords dans le sens d’un déséquilibre des tessitures, comme le met en évidence l’entrée du ténor dans la Serenata (chiffre 3) :

    Pulcinella – Serenata

    Par contraste avec le début de la Serenata dont l’ambitus était restreint et le registre concentré dans le médium grave, la disposition de l’accord de l’exemple 11 permet un gain de basses et d’aigus. L’accord n’en est pas moins doublement déséquilibré, à la fois parce que le registre médium est déserté au profit des fréquences aiguës et graves et parce que les fréquences aiguës sont surreprésentées par rapport aux fréquences graves. En ce sens et comme l’avait relevé André Boucourechliev dans son ouvrage Igor Stravinsky, la redisposition de l’accord permet le déplacement de la perspective sonore38.

    – en retravaillant la disposition des accords dans le sens de leur défonctionnalisation, comme nous pouvons l’observer dans la Serenata (chiffre 5) :

    Pulcinella – Serenata

    La comparaison de ce passage avec l’air « Mentre l’erbetta » de l’opéra de Pergolèse Il Flaminio nous permet d’analyser cet accord comme un Ier degré de mi bémol majeur avec 6ᵉ et 9ᵉ ajoutées. Mais la broderie du violon 2 du ripieno nous fait également entendre la 7ᵉ majeure et même la 7ᵉ mineure pendant quatre temps, sortes de broderie et de « broderie de la broderie » qui irisent l’harmonie, y introduisant, à l’échelle du battement du trille, des microvariations de nature à opacifier la fonction de premier degré.

    Stravinsky peut par ailleurs altérer l’harmonie autrement que par des opérations de redisposition des accords :

    – en y insérant sans préparation des dissonances telles que 4tes, 6tes et 9es ajoutées39 ;

    – en dérogeant aux règles classiques de conduite des voix : sensibles40, 7es et 9es non résolues41, 5tes parallèles42, suite de 4tes parallèles43, suite de 9es parallèles44 ;

    – en affaiblissant la tension dominante/tonique : par superposition de la tonique à la sensible45 dans les accords de dominante, par superposition des harmonies de tonique et de dominante, par évacuation de la sensible remplacée par la tonique46 ou par une note modale47 dans les accords de dominante. À cet égard, on se référera au premier temps de la troisième mesure après le chiffre 116, représentatif des hiatus générés par l’écriture par strates, la mélodie suggérant l’accord de tonique tandis que l’accompagnement reste sur l’accord de dominante.

    Le diatonisme intégral, l’intégration de modes48 et l’omniprésence de la tonique dans les pédales49, les stases50 et les ostinati51 participent également de l’affaiblissement de la hiérarchie et de l’alternance, structurelles dans le système tonal, de la tonique et de la dominante.

    Partout, nous constatons donc l’infime présence de la stylistique stravinskienne dans les harmonies classiques, Stravinsky ayant procédé par touches délicates, sculpture discrète et minutieuse des harmonies de l’intérieur, les basses et les mélodies hypotextuelles ayant été préservées de toute altération. Mais considérer que le style de Stravinsky s’insère ou s’immisce dans une harmonie fonctionnant indépendamment de lui comme totalité, c’est déjà reconnaître la dualité de l’écriture de Pulcinella.

    Si nous reconnaissons maintenant que les modifications introduites par Stravinsky, en portant atteinte à ses fondements, minent de l’intérieur le système tonal – et par voie de fait l’esthétique classique –, parler de Pulcinella comme d’une œuvre néoclassique pose problème. Car si le principe même de néoclassicisme implique le réinvestissement de l’esthétique classique, il devient difficile d’admettre qu’une écriture qui en fissure la structure, qui en mine l’armature, qui en ronge la charpente en contrevenant à chacun de ses principes de hiérarchisation et de différentiation des fonctions harmoniques, de conduite des voix et de progression tonale, puisse être qualifiée de néoclassique. L’une des voix de Pulcinella est indéniablement classique, l’autre indéniablement moderne. Mais procéder en esthétique comme en mathématique, par opération d’addition du nouveau et de l’ancien, du moderne et du traditionnel, du néo et du classique pour faire de Pulcinella une œuvre « néoclassique », c’est selon nous méconnaître son essentielle structure dialogique52.

    Matériau mélodico-harmonique

    Anticipation d’un arrière-plan sur l’hypotexte

    Stravinsky anticipe parfois l’arrière-plan du discours sur son début. C’est notamment le cas du « Contento forse vivere » (chiffre 61) :

    Pulcinella – « Contento forse vivere »

    Pulcinella – Andante (Scène IV)

    ou de l’Andante (chiffre 104) :

    L’insertion de matériau mélodico-harmonique prend alors la forme d’une anticipation d’un arrière-plan composé sur l’hypotexte. Dans l’exemple 13, l’ostinato introduit par les altos, violoncelles et contrebasses du ripieno avant d’être pris en charge par le seul violoncelle du concertino est composé de trois croches (la3 – fa3 – la2). Le fait de s’inscrire dans une mesure à 4/4 lui confère une irrégularité métrique structurelle. Lorsque le hautbois entre mesure 3 sur la mélodie fondamentalement binaire du « Contento forse vivere », un conflit métrique éclate, sans doute accru par l’élimination de la basse continue et des contre-chants d’une part, par l’ajout d’un écho de la tête du thème décalé dans la mesure qui déstabilise une carrure déjà fragilisée d’autre part. De fait, cet écrin confectionné par Stravinsky dans lequel la mélodie de Pergolèse ne s’insère qu’après coup infléchit son écoute, comme si le brouillage de la carrure par le violoncelle contaminait la mélodie du hautbois, déséquilibrait sa structure, ébranlait ses assises.

    Dans l’exemple 14, Stravinsky anticipe de quatre mesures le début de l’introduction de l’air « Suo caro e dolce amore », extrait du IIIᵉ acte de Lo frate ‘nnamorato de Pergolèse. Dans ces quatre mesures, une pédale de contrebasses tenuto et des entrées successives de pupitres de cordes sur pédales en tremolo sul tasto tissent un tapis sonore d’où émerge la mélodie du violon solo. La substitution du registre grave au médium privilégié par Pergolèse, le remplacement de l’accompagnement rapide et léger en rythme demi-soupir – croche – croche par des notes longues et tenues, le son assourdi lié au jeu sur la touche et pour le violon solo sur la corde de sol et enfin la nuance piano changent totalement l’atmosphère de ce qui était initialement un Andante amoroso. Les longues tenues et la vibration irrégulière de ces fonds d’orchestre réinventent la sonorité de l’orgue ; l’élargissement de la carrure par l’ajout d’une mesure à la septième mesure de 10453 et les entrées progressives des cordes, en modifiant insensiblement le volume sonore, ouvrent sur des effets d’écho et de profondeur qui rappellent la réverbération du son sur les parois d’une église ; autant de transformations à la marge de l’hypotexte qui permettent à Stravinsky de métamorphoser l’initiale déclaration d’amour en prière.

    La rencontre synchronique – et non plus diachronique – de l’hypotexte et de l’hypertexte fonctionne selon des modalités comparables aux strates évoluant indépendamment les unes des autres dans L’Oiseau de feu ou Le Sacre du printemps. Dans le cas de l’anticipation d’un arrière-plan sur l’hypotexte, cette rencontre présente néanmoins plusieurs spécificitésComme nous l’avons déjà mentionné plus haut, Gérard Genette définit la relation hypertextuelle comme « présence effective d’un texte dans un autre »54 ou présence d’un hypertexte (second) dans un hypotexte (premier). Dans les exemples 13 à 15, le déroulement des événements musicaux a une incidence sur la perception que l’auditeur a des rapports hypertextuel et temporel. En effet, l’hypotexte (premier) semble introduit dans l’hypertexte (second), comme si Pergolèse était postérieur à Stravinsky. Cette inversion du rapport d’antériorité de l’hypotexte et de l’hypertexte a pour corollaire l’inversion de la forme habituelle de l’anachronisme : ce n’est plus le texte stravinskien mais le texte pergolesien qui sonne comme étranger, issu d’une autre époque, sorti d’un autre contexte stylistique. Le procédé renvoie alors à l’hétérodiégèse ou transposition diégétique que Hélène Maurel-Indart définit comme « changement de cadre spatio-temporel »55. Si nous pouvons transposer le concept littéraire d’hétérodiégèse à la musique, c’est du fait de l’équivalence possible entre accompagnement musical et « cadre spatio-temporel », en tant qu’ils sont tous deux des arrière-plans en interaction avec une « action », qu’elle soit dramatique ou musicale. Ainsi, l’inversion des rapports hypertextuel et temporel serait la condition de possibilité que le texte pergolesien soit perçu comme hétérodiégétique.

    Surimpression de strates dans le tissu hypotextuel

    La surimpression de matériau mélodico-harmonique peut également prendre la forme de strates glissées dans le tissu hypotextuel. Ce matériau est le plus souvent une pédale, comme dans la Serenata (voir l’exemple 11) ou dans l’Allegro de la Scène II (chiffre 46 à 47) :

    Pulcinella – Allegro (Scène II)

    Ce peut être également un ostinato (comme au début du « Contento forse vivere » présenté dans l’exemple 13) ou un contre-chant comme dans l’Allegro de la Scène I (chiffres 27 à 32).

    Dans le passage de la Serenata présenté à l’exemple 11, sa seule position dans l’accord donne à la pédale de flûte en harmonique ajoutée par Stravinsky une position de premier plan. La flûte, seul bois à jouer dans la partie supérieure de l’ambitus, faisant sonner la note la plus aiguë de l’accord avec une régularité mécanique que soulignent son timbre métallique et le son détimbré si particulier de l’harmonique, est dans ce passage l’instrument structurellement le mieux perçu. Entendu comme l’opposé ou le complémentaire naturel de la voix de ténor, son timbre fait en négatif ressortir la chaleur de la voix, sa fixité rythmique et mélodique, la souplesse et la rondeur de la ligne vocale.

    La pédale de basson surajoutée de l’exemple 15 remplit la toute autre fonction de fond d’orchestre, permettant l’éclatement de la ligne initialement vocale du « Gnora credetemi » extrait de l’opéra de Pergolèse Lo frate ‘nnamorato. Le fait d’être introduite presque à découvert, puis isolée dans le grave à deux octaves de la voix de cor et à quatre octaves de la voix de hautbois la donne néanmoins à entendre comme matériau thématique. Au sens où elle opère le recouvrement des fonctions de fond et de thème – voire de thème timbrique –, cette pédale est introduite dans l’hypotexte comme un anachronisme orchestral. Dans ce même exemple, la comparaison des premières mesures de l’Allegro de la Scène II avec celles du « Gnora credetemi » de l’opéra de Pergolèse révèle l’intercalation par Stravinsky d’une formule au basson 2, écho ornementé de la deuxième partie du thème initial. Il s’agit là de l’un des innombrables contre-chants glissés par le compositeur dans l’hypotexte, comme l’auraient été en littérature une glose ou un commentaire. Mais la particularité de celui-ci réside dans le fait que l’auditeur qui a en tête l’hypotexte ou qui connaît les conventions d’écriture des carrures du début du XVIIIᵉ a comme la sensation que ce contre-chant « bouscule » les barres de mesures ou « retarde » la suite du discours. Ainsi, le thème qui aurait dû reprendre sur le premier temps de la septième mesure reprend comme un temps trop tard. Cette incidence structurelle de l’insertion de contre-chant dans l’hypotexte dément ainsi le caractère décoratif ou superflu des opérations de surimpression hypertextuelle.

    Dans l’Allegro de la Scène I (chiffres 23 à 26 et 27 à 32), c’est toute la partie de violon solo (prise en relais par celle de l’alto solo du chiffre 27 au chiffre 28) qui est incorporée à l’hypotexte, se présentant successivement comme contre-chant (chiffres 23 à 24), doublure ornementale de la voix principale (chiffres 24 à 25), voix principale (chiffres 25 à 26) puis véritable partie soliste du chiffre 28 à la fin, avec reprise de gestes idiomatiques du violon évoquant les grands concertos du XIXᵉ siècle : doubles cordes, arpèges, fusées, etc. Par cette opération de surimpression d’une partie instrumentale au 3ᵉ mouvement de la Sonate en trio no 2 tel que l’avait écrit Domenico Gallo, Stravinsky déplace non seulement le centre de gravité thématique de l’œuvre, mais aussi, progressivement, son contexte musical de référence. Pour le dire autrement, en introduisant dans la pièce de Domenico Gallo la virtuosité violonistique propre aux concertos du XIXᵉ siècle, c’est le romantisme que Stravinsky fait surgir dans le concerto grosso.

    Ces exemples révèlent selon nous que les opérations de surimpression telles que les pratiques de Stravinsky ne se résument pas au « procédé » ou à l’« effet » que veut y voir Pierre Boulez56. Elles participent pleinement de ce trait de la stylistique stravinskienne qu’est l’écriture par étagement de strates, la spécificité de Pulcinella résidant dans l’écart stylistique et temporel de ces deux catégories de strates que sont les hypotextes et les hypertextes et dans la (ou les) signification(s) expressive(s) que prend cet écart, étant entendu que la signification émerge là où s’articulent les différences. De ce point de vue, le contrepoint intertextuel pourrait être envisagé comme un dérivé ou une variante de l’écriture par strates. À ce stade de la réflexion, il convient d’analyser plus précisément la nature de cette texture que Mikhaïl Bakhtine qualifie indifféremment et non fortuitement de dialogique, polyphonique, plurivocale ou contrapuntique57.

    L’écriture duelle de Pulcinella crée, en même temps qu’une polyphonie musicale, une polyphonie de styles. Mais peut-être faut-il introduire une nuance entre la langue de Stravinsky, que ses caractéristiques identifiables58 et son « écart par rapport au contexte » musical de l’entre-deux-guerres permettent de définir comme style, selon les critères qu’en a donné Robert Martin lors du colloque « Qu’est-ce que le style ? » en 199159, et la langue de Pergolèse, Monza, Gallo, Parisotti et Wassenaer que Le Degré zéro de l’écriture de Roland Barthes nous invite à envisager comme « écriture » en tant que ces auteurs « pratiquent un langage chargé d’une même intentionnalité, [qu’]ils se réfèrent à une même idée de la forme et du fond, [qu’]ils acceptent un même ordre de conventions, [qu’]ils sont le lieu des mêmes réflexes techniques, [qu’ils] emploient avec les mêmes gestes »60. Pour le dire autrement, la composition telle qu’on la pratiquait au XVIIIᵉ siècle résidait dans la variation plus ou moins subtile et plus ou moins virtuose de conventions partagées ; tandis que la composition telle que la pratiquaient les avant-gardes à l’époque de Stravinsky résidait dans l’invention par chaque compositeur de ses règles, de sa langue, en bref de son « style ». De ce point de vue, Pulcinella serait non seulement une polyphonie de « langues » au sens large (polyphonie d’une « écriture » et d’un « style »), mais une polyphonie de modèles socio-esthétiques : celui que l’on commence au début du XXᵉ siècle à renvoyer du côté de l’académisme et celui des avant-gardes. En laissant de côté les débats sur la corrélation entre emprunt stylistique et restauration sociale61 ou déchéance morale62 qui pouvaient faire sens dans les années 1950-1960 mais sans doute plus guère à l’époque postmoderne qui est la nôtre, ne pourrions-nous alors pas envisager Pulcinella comme une authentique œuvre d’avant-garde, non pas au sens où elle serait essentiellement ou ontologiquement d’avant-garde, mais au sens où elle reprendrait des principes et des valeurs de l’avant-garde des années 1920, en particulier cet attribut du « style » qui la « situe hors de l’art, c’est-à-dire hors du pacte qui lie l’écrivain à la société »63 ? Car si l’avant-garde peut se définir par sa propension à transgresser l’« écriture » commune par le « style » au sens de « solitude »64 que lui donne Roland Barthes, que fait Stravinsky sinon précisément confronter son « style » à l’« écriture » classique ? Que fait-il sinon transgresser de façon radicale, intégrale, absolue un système qui valait au XVIIIᵉ siècle comme totalité, comme horizon indépassable, voire comme Nature ? À une époque où l’idée même de langue commune avait volé en éclats, le potentiel de subversion de Pulcinella semble bien supérieur à celui d’œuvres d’avant-garde contemporaines, dont le caractère de transgression était limité à l’un ou l’autre des segments d’un champ artistique divisé. Pour le dire autrement, Stravinsky n’a pu concrétiser cette utopie des avant-gardes qu’était la transgression absolue que parce qu’il est passé par le biais détourné de l’époque classique. Précisons par ailleurs que s’il n’y a pas, selon nous, de contradiction entre « solitude » avant-gardiste et intertextualité, c’est parce que l’avant-garde est par essence (et par omission) intertextuelle : composer contre « l’écriture », c’est composer avec elle en creux. Réduire l’autre au silence ne le rend pas absent. Ainsi, il ne nous semble pas absurde de repenser la place de Pulcinella dans le paysage divisé de l’entre-deux-guerres, dans le sens d’une interprétation radicalement opposée à celles de Leibowitz, Adorno, Stockhausen ou Boulez.

    Une polyphonie d’époques et de temps émerge donc de cette texture musicale qui accumule et croise des techniques, des matériaux, des conventions, des « langues » distants de deux siècles. Ce que l’histoire donnait comme successif devient contemporain (au sens étymologique de présent dans le même temps) ou, pour le dire comme Julia Kristeva, « la diachronie se transforme en synchronie »65, ce qui génère ces « écarts » non plus horizontaux mais verticaux d’où émergent les significations expressives : la transgression comprise comme telle mais aussi l’hétérodiégèse, l’anachronisme, l’invention hypertextuelle. La condition de possibilité de ces « écarts » et donc d’un dialogisme compris comme tel, c’est ce que Mikhaïl Bakhtine appelle l’« objectalité »66 des voix – ou leur univocité de sens –, garante de l’hétérogénéité des discours et des niveaux de discours. La confrontation permanente de ces deux strates que sont l’écriture hypotextuelle et l’écriture hypertextuelle déplace alors le centre de gravité de la signification de l’hypotexte à la frontière de l’hypotexte et de l’hypertexte, et conséquemment « relativise »67 la portée et la signification de chacun des systèmes68. C’est sans doute la raison pour laquelle certains ont pu penser que la stylistique du Sacre du printemps avait été évacuée dans Pulcinella, alors qu’elle n’était que « relativisée » par la coexistence (et la concurrence) d’une écriture autre. Nous avons en effet pu observer que les augmentations par extension continuaient à relever de l’écriture par blocs qu’Edward T. Cone avait définie comme caractéristique de la période dite russe69, que les superpositions de lignes hypo – et hypertextuelles dérivaient pour large part de l’écriture par étagement de strates, que les stases et les formes non-développantes que Richard Taruskin avait relevées dans Le Sacre du printemps70 étaient toujours présentes dans Pulcinella, tout comme les procédés de bitonalité non fonctionnelle ou d’hybridation locale d’échelles. Ainsi, si l’on considère que Pulcinella fonctionne moins par intégration, appropriation ou syncrétisme que par plurivocalité et dialogisme, la stylistique stravinskienne ne perd rien de sa singularité ou de sa puissance novatrice.

    Il faudrait néanmoins nuancer cette définition de Pulcinella comme œuvre unilatéralement dialogique. Il n’est tout d’abord pas rare que certains hypertextes comme les fonds d’orchestre ou les doublures soient extrêmement discrets. D’autres, notamment des contre-chants ou des formules d’accompagnement, peuvent reprendre les codes d’écriture de l’hypotexte et n’être par conséquent plus perceptibles comme hypertextes. Enfin, les hypotextes et les hypertextes peuvent être entremêlés ou enchâssés au point que l’oreille ne puisse pas les distinguer. Le degré de visibilité de la construction dialogique est donc variable. Mais si, comme le rappelle Mikhaïl Bakhtine, les frontières entre les voix sont parfois « intentionnellement mouvantes et ambivalentes »71, elles sont la plupart du temps suffisamment nettes pour que les voix soient perçues comme des « strates » (terme indifféremment utilisé par Mikhaïl Bakhtine pour parler de la littérature et par Stravinsky pour parler de sa technique compositionnelle) séparées et non solidaires.

    Orchestration et altération

    Si les interventions sur les matériaux harmonique et mélodique faisaient de Pulcinella un tissu dialogique, les interventions sur l’orchestration sont de nature à altérer ou à évacuer l’hypotexte.

    Utilisation non conventionnelle des instruments

    Nomenclature atypique

    La seule nomenclature de Stravinsky est anachronique pour un concerto grosso :

    2 flûtes (/ 1 piccolo)

    2 hautbois

    2 bassons

    2 cors en fa

    1 trompette en ut

    1 trombone

    Concertino (1 premier violon, 1 second violon, 1 alto, 1 violoncelle, 1 contrebasse)

    Ripieno (4 premiers violons, 4 seconds violons, 4 altos, 3 violoncelles, 3 contrebasses)

    1 soprano

    1 ténor

    1 basse

    Si cette nomenclature instrumentale reprend pour l’essentiel celle du concerto grosso – avec son quintette de cordes solistes –, elle n’en comporte pas moins plusieurs écarts. Un compositeur du XVIIIᵉ siècle aurait tout d’abord utilisé un cor naturel, propre à renforcer les toniques et les dominantes, à jouer quelques notes bouchées dans les passages modulants, mais impuissant à interpréter des solos comme celui que joue le cor chromatique en fa au début du Scherzino, solo qui requiert la complétude de la gamme, une justesse égale et une force égale des émissions sonores.

    Si l’usage de la trompette dans les concerti grossi était assez rare, les Concerti grossi op. 3 de Francesco Barsanti prouvent que sa présence n’était pas non plus inenvisageable. La facture instrumentale du XVIIIe siècle n’aurait néanmoins pas permis qu’une trompette en ut (et a fortiori une trompette en ut chromatique) joue dans une pièce en mi majeur tel que l’Allegro de la Scène IV.

    Le timbre du trombone était à l’époque de Pergolèse réservé à la musique religieuse ou aux passages infernaux du répertoire opératique. Son utilisation en doublure de la voix comme dans le « Con queste paroline » était impensable avant le « Tuba mirum » du Requiem de Mozart.

    Le piccolo enfin, exceptionnel avant le dernier tiers du XVIIIᵉ, cantonné après son apparition et pour plusieurs décennies aux musiques révolutionnaires, fait également figure d’anachronisme dans cette nomenclature instrumentale.

    Anachronismes orchestraux

    Dans cette perspective, la seule orchestration des hypotextes relève déjà de l’anachronisme, ce que confirme l’analyse de la Serenata. Si Pergolèse construit la totalité de l’accompagnement de l’air de l’opéra Il Flaminio « Mentre l’erbetta » sur le rythme noire – croche. Stravinsky en donne de nombreuses variantes aux violoncelles et aux violons (chiffres 1 à 3) :

    Pulcinella  Serenata

    aux cordes et flûtes (chiffres 3 à 4) :

    Pulcinella – Serenata

    aux violoncelles, altos et violons (chiffres 4 à 5) :

    Pulcinella – Serenata

    à la totalité des pupitres de cordes (chiffre 5) :

    Pulcinella – Serenata

    aux flûtes, cor 1, violoncelles et contrebasses (de trois mesures après le chiffre 5 jusqu’au chiffre 6) :

    Pulcinella – Serenata

    etc.

    Nous observons successivement une première orchestration du rythme par le son percussif et mat du saltato « a punta d’arco » (« à la pointe de l’archet ») sur doubles cordes en harmoniques, rappelant le son lointain d’un tambourin médiéval (exemple 16) ; une seconde orchestration qui souligne l’attaque de la croche par les pizzicati en harmoniques et la résonance par la flûte dans l’aigu, le flautando des violons et la nuance pianississimo entourant la partie vocale d’un halo sonore à la fois diffus et doux (exemple 17) ; une troisième orchestration qui réattribue la noire aux cordes aiguës arco et la croche aux seuls alto et violoncelle solos en harmoniques, brisant l’équilibre sonore au profit de la noire pour donner plus d’allant au passage (exemple 18) ; une quatrième orchestration qui amplifie la précédente par la vibration que donne le trille à la noire et la brutalité que donnent à la croche les pizzicati sforzando en doubles et triples cordes du concertino et les staccato et staccatissimo du ripieno (exemple 19) ; une cinquième orchestration qui divise la noire entre les flûtes, les cors et le violoncelle solo en trilles et qui confie la croche aux contrebasses (exemple 20), etc.

    Stravinsky réinvente donc en permanence le contexte orchestral dans lequel est entendu le thème de la Serenata, façon de renouveler par le timbre l’intérêt d’une canzona de facture assez simple. Par l’invention de modes de jeu (exemple 16) ou de combinaisons instrumentales faisant surgir des timbres inouïs (exemple 17), par des effets donnant à chaque son une vie interne que nous pourrions qualifier d’ « infra-rythmique » (exemple 20), par des jeux de déplacement ou d’inversion dans la hiérarchie des appuis rythmiques (exemple 19) et le réagencement permanent de la configuration timbrique, Stravinsky fait du timbre un paramètre du son à part entière – ce qu’il n’était pas à l’époque de Pergolèse. En prenant de façon littérale sa définition du timbre comme « base même de la matière sonore »72, nous pourrions même avancer que Stravinsky en fait – tout au moins dans Pulcinella – « le » paramètre premier du son.

    Nous pourrions également conclure de cette analyse de la Serenata que Stravinsky invente le concept de variation rythmique par le timbreSi nous nous référons à la définition initiale de la Klangfarbenmelodie comme variation d’une note unique par son timbre73, la variation timbrique telle que Stravinsky la met en œuvre dans la Serenata en est le strict équivalent pour le rythme. Cette orchestration de la Serenata, bien loin de se résumer à une recherche de combinaisons ou de couleurs, en divisant des sections que Pergolèse envisageait comme indivises, en dessinant des reprises ou des retours là où Pergolèse n’en avait pas placé, etc., crée par la seule « juxtaposition des timbres » ce que Stravinsky appelle « un dynamisme »74. Pour le dire autrement, elle surimprime une forme à l’hypotexte, composant un contrepoint de structures : l’une hypotextuelle de forme binaire à reprises, l’autre hypertextuelle de forme hybride, au croisement du « thème et variations » et de la forme lied. Les nombreuses incidences sur la forme de ce que nous avons appelé la variation rythmique par le timbre la rapprochent ainsi tout autant de la Klangfarbenmelodie – qu’elle rejoint par le travail du timbre – que du « thème et variations » – à laquelle le traitement formel l’apparente.

    Dans les anachronismes orchestraux, certains d’entre eux procèdent de la défonctionnalisation des parties instrumentales. Ceux-ci sont nombreux et manifestes dès la première mesure de Pulcinella :

    Pulcinella  Ouverture

    D’après les usages en vigueur au début du XVIIIᵉ siècle et en admettant qu’il n’ait pas écrit cette pièce pour un effectif de sonate en trio mais de concerto grosso, il est probable que Domenico Gallo :

    – aurait simplement porté la mention continuo sans distinguer les parties de contrebasses et de violoncelles ;
    – n’aurait probablement pas recouru au procédé d’octaviation entre altos et violons 1, qui n’avait commencé à devenir courant que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle ;

    – n’aurait pas écrit la partie de violon 2 du ripieno en doubles et triples cordes (d’autant plus rares avant Mozart et Haydn que les esthétiques baroque et pré-classique exigeaient la fixité du nombre de voix – cadences exceptées) ;

    – aurait composé des parties de cors pouvant être interprétées par des cors naturels ;

    – aurait utilisé les parties de bassons en doublure de la basse d’archet du continuo et non à l’octave, dans une partie indépendante ;

    — aurait écrit le hautbois colla parte avec le violon 1 et non en doublure allégée comme dans la tradition d’orchestration moderne.

    D’emblée, Pulcinella introduit donc dans les hypotextes des pratiques d’orchestration qui leur sont totalement étrangères, la plus intéressante étant certainement la rupture de l’équivalence entre timbre et fonction qui prévalait au XVIIIe siècle.

    Cette rupture est particulièrement tangible lorsque Stravinsky orchestre des passages dans le sens d’une hyperindividualisation des parties instrumentales, comme dans l’Allegro de la Scène II ou au contraire dans le sens de leur hyperhomogénéisation, comme dans le Tempo di minuetto75, dans le « Con queste paroline » (de la quatrième à la septième mesure du chiffre 92) :

    Pulcinella – « Con queste paroline »

    ou encore dans le « Sento dire » de la Scène IV (chiffre 110).

    Pulcinella – « Sento dire »

    Dans l’Allegro de la Scène II, les premières mesures de l’aria de Vanella extrait de Lo frate ‘nnamorato sont éclatées entre le duo cor/hautbois, le basson, le duo trompette/hautbois et le duo trompette/violon, tout allant dans le sens d’une segmentation extrême du timbre. Dans le « Con queste paroline », au contraire, ce sont des groupes (de bois et de cordes) qui deviennent solistes, indépendamment de la place qu’ils occupent dans le ripieno ou dans le concertino. De même dans le passage du « Sento dire » reproduit dans l’exemple 23 qui désingularise la partie de soprano en la doublant non seulement au ténor et à la basse mais à tous les pupitres de cordes (contrebasses exceptées). L’indifférenciation des parties est d’autant plus manifeste que Stravinsky indique en tête de chaque partie de cordes « e ben canto », unifiant toutes les parties dans un geste orchestral lyrique, uniformément vocal76.

    Qu’elle aille dans le sens d’une hyperindividualisation ou d’une hyperhomogénéisation des parties, la défonctionnalisation des parties instrumentales permet à Stravinsky d’utiliser l’orchestre comme un ensemble à géométrie variable et de réattribuer en permanence les rôles de ripieniste et de soliste. Aussi la référence au concerto grosso est-elle maintenue, mais perpétuellement remise en question par la défonctionnalisation des timbres, la remise en cause de leur hiérarchie et la mobilité perpétuelle de la répartition ripieno/concertino.

    Effets d’accentuation

    Dans un texte intitulé « Écriture et révolution », Philippe Sollers affirme :

    Tout texte se situe à la jonction de plusieurs textes dont il est à la fois la relecture, l’accentuation, la condensation, le déplacement et la profondeur.77

    Il s’agit maintenant d’insister sur les effets d’« accentuation » par l’orchestration d’éléments de l’hypotexte, qui peuvent toucher un motif, une carrure ou un caractère. Ce peut être le cas au niveau microscopique pour une note ou pour un motif, comme dans le Scherzino (quatre mesures après le chiffre 10). Dans cet exemple, la doublure du violon solo par les violons 1 du ripieno, le basson 1 et la flûte 1 met en relief la formule conclusive par le renforcement des aigus, sélection qui amène Stravinsky à modifier l’équilibre de la phrase au profit de sa conclusion.

    Au niveau intermédiaire, l’orchestration de Stravinsky souligne les articulations des phrases ou des carrures, ce que mettent en évidence les variations timbriques de la Serenata (de l’exemple 16 à l’exemple 20) ou l’architecture orchestrale du « Con queste paroline ». Comme cet extrait de la version de Pergolèse le montre, les motifs segmentent fortement la structure :

    Pulcinella – Aria di Bastiano « Con queste paroline »

    L’orchestration de Stravinsky renforce chacune des césures par des pauses structurelles, des variations soudaines d’effectifs instrumentaux, des contrastes de volume orchestral, de dynamiques ou de modes de jeux.

    Ainsi, l’unisson des cordes à la quatrième mesure de 92 (voir exemple 22) a un rôle d’autant plus structurel que l’orchestration l’isole du reste de la pièce. En admettant la thèse de Schoenberg selon laquelle la musique occidentale s’est construite sur les principes de complexification croissante de l’harmonie et d’intégration progressive d’harmoniques de plus en plus éloignées, thèse dont procède la définition de l’unisson comme appauvrissement non seulement de l’harmonie mais de l’édifice sonore tout entier78, nous devrions pouvoir déduire de l’unisson de cordes du « Con queste paroline » qu’il produit un affaissement de l’architecture hypotextuelle – affaissement d’autant plus important que la densité harmonique de la coda de l’Allegro assai et le principe de mélodie accompagnée sur mouvement motorique de l’introduction du « Con queste paroline » en font par contraste ressortir la simplicité harmonique. Seulement, Stravinsky compense le déficit d’harmoniques par un effet de convergence et de concentration d’énergies, et l’image frappante d’un chorus a cappella. Ainsi, le changement d’effectif et l’unisson non seulement accusent la césure structurelle, mais donnent une identité esthétique à l’hypotexte ainsi transformé.

    Dans le même ordre d’idée, la soudaine fermeture de l’effectif sur les bassons et les cors (deux mesures avant le chiffre 94) souligne la fonction structurelle de la formule de clôture, lui donnant par ailleurs une ampleur et une majesté que la tradition orchestrale de ces instruments seule ne pouvait lui conférer. D’autre part, le cor ayant souvent une fonction d’« appel » au début du XVIIIᵉ siècle, l’introduction de son timbre transforme naturellement cette formule conclusive en levée de la période suivante. Le timbre souligne donc, mais aussi déplace la structure.

    Nous pourrions conclure de ces exemples que l’orchestration peut suggérer ou proposer d’autres lectures formelles ou esthétiques de passages choisis, lectures qui sont non exclusives, non exhaustives et non substituables à celles des hypotextes. La structure dialogique permet donc là encore de mettre en valeur l’autre ligne mélodique, l’autre combinaison orchestrale, l’autre choix dynamique, l’autre équilibre structurel ou formel par une complémentarité non pas de rythmes ou de hauteurs comme dans un contrepoint traditionnel, mais d’esthétiques musicales.

    Après avoir constaté comment l’orchestration accusait, soulignait ou renforçait certains éléments hypotextuels comme le motif ou la structure, il nous reste à montrer qu’elle peut jouer un rôle comparable d’accentuation ou d’outrance du caractère. Toujours dans le « Con queste paroline », Stravinsky accentue par l’orchestration le caractère à la fois séducteur et roublard de Bastiano. L’entrée de la basse (chiffre 95) est ainsi accompagnée par la contrebasse, le trombone et les bassons, qui ponctuent pesamment le début de l’air par une pédale de tonique, interrompue par une dominante sans sensible lourdement accentuée sur temps faible dans la nuance forte. Le tempo à la blanche, la dynamique, l’inélégance de ce décrochage de la ligne et la lenteur d’émission de ce trio d’instruments à l’ambitus grave donnent à l’hypotexte une maladresse et une épaisseur qu’il n’avait pas dans Il Flaminio.

    Cet exemple nous permet d’observer un double mouvement : un mouvement de l’hypotexte vers l’hypertexte et une rétroaction de l’hypertexte sur l’hypotexte. Le mouvement de l’hypotexte vers l’hypertexte réside dans l’orchestration – que la définition de « sélection des timbres à des fins expressives ou esthétiques déterminées »79 qu’en donne Christian Goubault nous permet d’envisager comme interprétation ; le second mouvement tient à la propension de l’interprétation à rétroagir sur l’hypotexte, à infléchir ou à orienter son sens80. C’est en vertu de ce second mouvement que l’orchestre semble « doubler » le personnage, le doter d’une démarche, d’un comportement, d’une psychologie. Le recouvrement des registres de la partie vocale et de l’accompagnement orchestral facilite l’effet de rétroaction, la facture grossière, l’inélégance et la gaucherie du second étant perçues comme des attributs de la première.

    De la même façon, à la fin du mot « paroline » (cinq mesures après le chiffre 95), les violoncelles et les contrebasses jouent à découvert, avec accents et dans la nuance fortissimo, ce qui devrait n’être qu’un conduit discret :

    La « couture » mise en valeur par l’unisson dans les graves devient ainsi démonstrative et maladroite. Là encore, le manque de finesse de l’accompagnement orchestral ne reste pas circonscrit aux quatre croches : son sens se propage à l’ensemble du passage – le personnage de Bastiano compris – qu’il empreint de la massivité de l’unisson, de la pesanteur des graves, de la lourdeur des accents successifs. Il y a là un équivalent musical de ce que Julia Kristeva, à la suite de Mikhaïl Bakhtine, a appelé pour la littérature une « ambivalence »80. La critique littéraire suggère que « l’auteur [puisse] se servir du mot d’autrui pour y mettre un sens nouveau, tout en conservant le sens que le mot avait déjà. Il en résulte que le mot acquiert deux significations, qu’il devient ambivalent. »81 On pourrait objecter à cette transposition de concept d’un domaine artistique à l’autre que dans l’exemple 25, il s’agit davantage d’une adjonction de signification à une fonction (de conduit) plutôt qu’à une autre signification. La mise en série de conduits pourrait néanmoins révéler que les attributs de légèreté, de discrétion et d’élégance peuvent souvent leur être associés. Ainsi, il y a bien superposition d’une signification hypertextuelle à cette signification hypotextuelle dérivée d’une fonction et par conséquent une « ambivalence » provoquant ce conflit de significations propre à la parodie. L’effet de lourdeur est d’autant plus frappant que l’écart de l’écriture hypertextuelle avec les codes de l’écriture hypotextuelle est grand.

    Au chiffre 96, l’hétérophonie de la voix et du trombone procure à l’auditeur le sentiment d’un retard de la partie vocale sur la partie de trombone82 :

    Le décalage provoqué par l’hétérophonie, le legato exigé par le mélisme et le repos de la ligne sur la voyelle « i » donnent à la vocalise – et par ricochet au personnage de Bastiano – l’air poussif de ce qui est « à la peine », ce que l’articulation des bois souligne en creux à la mesure suivante. Le portamento a cappella sur une octave (à la levée de 97) achève le portrait du personnage : outrancièrement vulgaire, il ôte au personnage ce qui lui restait de crédibilité. Ainsi, loin d’être à la périphérie du sens, l’orchestration semble au contraire au service de sa définition la plus fine, la plus précise, la plus personnelle aussi, au sens où l’orchestrateur engage son interprétation de l’hypotexte.

    Un second exemple d’outrance du caractère d’une pièce par l’orchestration nous est donné par le Più vivo (chiffres 20 à 23) :

    Stravinsky accuse le caractère populaire de la canzona « Benedetto Maledetto » par le diatonisme de la mélodie et la référence au mode de fa, l’accompagnement en bourdon sur triple quinte à vide au violoncelle, à l’alto et au violon qui « cogne » avec la mélodie (fa bécarre du violoncelle contre fa dièse de la flûte mesure 4 par exemple) et les timbres réinventés de ces instruments populaires que sont le tambour (par les pizzicati « non arpégés avec 2 doigts ») et le fifre (par la registration du piccolo et du violon octava en harmoniques). Comme le montrerait également l’analyse de l’air « Chi disse ca la femmena » (chiffre 116), les bourdons de Pulcinella tirent les hypotextes du côté du populaire. En l’occurrence, la canzona « Benedetto Maledetto » était déjà fortement empreinte de cet esprit, que l’orchestration de Stravinsky n’a fait qu’amplifier.

    Altération du caractère

    L’orchestration peut enfin altérer le caractère, comme la transformation de la canzona légère « Suo caro e dolce amore » en chant d’église nous a permis de le mettre en évidence dans l’exemple 14. Deux exemples peuvent nous permettre d’aller plus avant, à commencer par l’introduction du Tempo di minuetto, reprenant l’air « Pupillette fiammette d’amor » de Lo frate ‘nnamorato de Pergolèse. De danse légère et gracieuse chez Pergolèse, l’introduction de l’air devient une marche lente, solennisée par le cor, la texture contrapuntique, le mode de jeu legato, l’orchestration de certains passages83 évoquant même les marches funèbres des années révolutionnaires (flûtes, hautbois, bassons, cors, trompettes en homophonie/homorythmie avec soutien discret du trombone sur la levée).

    De la même façon, le Vivo de la Scène VII (chiffre 170) transforme complètement la Sinfonia pour violoncelle et continuo de Pergolèse. Stravinsky transpose la partie concertante de violoncelle, toute en détachés secs et nerveux, aux cuivres et contrebasse. Ces instruments à la vitesse d’émission beaucoup plus lente, à la précision dans les détachés beaucoup plus faible, déforment le Presto de la Sinfonia au point de le rendre grotesque. Les détachés incisifs du violoncelle deviennent au trombone des glissandi sff selon les cas comiques ou vulgaires (chiffre 170) :

    Pulcinella – Vivo

    Les croches en levée toutes de grâce et de légèreté au violoncelle deviennent à la contrebasse – du fait des accents et du temps de mise en vibration de la corde – pesantes et malaisées (chiffre 172) :

    Pulcinella – Più vivo

    Les marches élégantes deviennent aux cuivres et aux bois (cors, trompette et trombone en double ou triple forte, marcatissimo au chiffre 171 ; flûtes, hautbois, bassons, cors, trompette et trombone « très fort en dehors » au chiffre 174 ; piccolo, flûte et trompette au chiffre 175) des fanfares populaires. Les seuls changements d’instruments et de modes de jeu permettent donc la stylisation comique non seulement du troisième mouvement de la Sinfonia de Pergolèse mais du style galant dans son entier, dont l’élégance et la légèreté, deux de ses traits caractéristiques, sont évincés au profit de leur « travestissement burlesque »84. Cette notion, définie par Gérard Genette comme la « [récriture] d’un texte noble, en conservant son « action », c’est-à-dire à la fois son contenu fondamental et son mouvement […] mais en lui imposant une tout autre élocution, c’est-à-dire un autre « style », au sens classique du terme, plus proche de ce que nous appelons depuis le Degré zéro de Roland Barthes une « écriture » »85, nous semble parfaitement correspondre à ces procédés par lesquels l’orchestration de Stravinsky détourne le sens de l’hypotexte vers le comique en travaillant sur les limites extrêmes du style galant. Ainsi, l’orchestration révèle le travail de lecture et de relecture (ce deuxième terme pouvant être compris comme re-lecture ou comme nouvelle interprétation) à l’œuvre dans Pulcinella.

    Par l’orchestration, nous avons vu que Stravinsky désignait un motif, soulignait une carrure, outrait ou déformait un caractère. Ce faisant, il modifiait l’équilibre, altérait la structure, déplaçait l’écoute. Au terme de cette étude, il semble que l’orchestration seule altère la nature et la signification des hypotextes de façon radicale, profonde, presque subversive. Ceci s’explique par le fait que l’orchestration de l’hypertexte se substitue totalement à l’orchestration de l’hypotexte, la recouvrant – voire l’écrasant – jusqu’à la faire disparaître. Ainsi, la distance et l’écart que la structure dialogique de l’œuvre entretenait comme creuset de significations disparaissent avec l’univocité de l’écriture orchestrale. Autrement dit, la structure dialogique de l’orchestration n’est pas comme celle de la mélodie et de l’harmonie hyper – ou intratextuelle, mais littéralement intertextuelle. Le dialogisme orchestral existe mais de façon invisible (ou moins visible dans les cas des inflexions ou des détournements parodiques du « Con queste paroline » ou du Vivo de la Scène VII), il vit au-delà de l’œuvre. Si le traitement formel relevait de l’écriture hypertextuelle et le traitement mélodico-harmonique de l’écriture hypertextuelle et dialogique, le traitement orchestral serait donc plutôt de l’ordre de ce que Joseph N. Straus appelle la « re-composition »86. En effet, en reprenant la théorie de Massimo Bruni87, nous observons que l’orchestration de Pulcinella affecte ces trois paramètres essentiels du son que sont la ligne88, le volume89 et la couleur, ce qui justifie, selon le compositeur, de faire relever l’orchestration de la composition à proprement parler.

    Conclusion

    Finalement, les espaces d’invention sont inégalement distribués selon les modalités suivantes : les basses harmoniques et les thèmes de Pergolèse, Wassenaer, Gallo, Parisotti et Monza sont globalement préservés ; les contre-chants, pédales, ostinati font l’objet d’une répartition entre les compositeurs du XVIIIᵉ et Stravinsky ; la forme et l’orchestration sont investies par le seul Stravinsky. Ainsi, Pulcinella n’est pas une œuvre syncrétique au sens où elle aurait réalisé la fusion des systèmes de signes, au sens où deux énonciateurs n’auraient produit qu’un seul énoncé, au sens où Stravinsky aurait absorbé et « digéré » Pergolèse. C’est une œuvre duelle et dialogique, bien que les espaces de parole diffèrent selon les énonciateurs, bien que les rencontres n’aient pas toujours lieu dans les mêmes « plans », bien que les styles et les époques s’interpellent, se croisent et/ou entrent en conflit depuis différents paramètres du son.

    Nous pourrions conclure, comme Mikhaïl Bakhtine, qu’avec Pulcinella, Stravinsky se « [libère] d’un langage unique », la structure dialogique de l’œuvre lui permettant « de transférer ses intentions d’un système linguistique à un autre », « de parler pour soi dans le langage d’autrui, pour l’autre dans son langage à soi »90. Ainsi, Pulcinella serait la réalisation d’un rêve d’ubiquité stylistique, de dédoublement de soi, d’invention absolue.

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    1980, « Niveaux sémantiques d’un texte moderne », Tel Quel (dir.), Théorie d’ensemble : choix, Paris, Éditions du Seuil, p. 273-281.

    Notes

    1. Barry S. Brook, « Stravinsky’s Pulcinella, The ‘‘Pergolesi’’ sources », in Musiques. Signes. Images. Liber amicorum, François Lesure (éd.), Genève, Minkoff, 1988, p. 41-66. ↩︎
    2. Stravinsky’s “Pulcinella”: A Facsimile of the Sources and Sketches, edited by Maureen A. Carr. Music in Facsimile (A-R Éditions), Middleton, WI: A-R Editions, 2010. ↩︎
    3. Nous n’avons pas pu nous procurer la totalité des pièces ayant servi de support à Stravinsky, certaines n’étant disponibles à la consultation que dans des bibliothèques spécialisées de Londres, Glasgow, Bâle, etc. Par ailleurs, à l’heure où nous avons réalisé notre étude, l’ouvrage Stravinsky’s “Pulcinella”: A Facsimile of the Sources and Sketches qui reproduit l’intégralité des manuscrits, n’était accessible dans aucune bibliothèque de France. ↩︎
    4. Nous nous appuierons notamment sur les théories développées par Gérard Genette (Gérard Genette, Palimpsestes : la littérature au second degré, Paris, Éditions du Seuil, 1982), Philippe Sollers (Philippe Sollers, « Niveaux sémantiques d’un texte moderne », Tel Quel (dir.), Théorie d’ensemble : choix, Paris, Éditions du Seuil, 1980, p. 273-281), Julia Kristeva (Julia Kristeva, Sēmeiotikē : recherches pour une sémanalyse, Paris, Éditions du Seuil, 1978), Mikhaïl Bakhtine (Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, trad. du russe par Daria Olivier, [Paris], Gallimard, 1987), Roland Barthes (Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture ; suivi de Nouveaux essais critiques, Paris, Éditions du Seuil, 1972) et Antoine Compagnon (Antoine Compagnon, La Seconde main ou le travail de la citation, Paris, Éditions du Seuil, 1979).
      On pourra reprocher à cette étude sa propension à transposer les concepts de la littérature à la musique en mettant en avant les différences et les spécificités des systèmes de signes et des signes linguistiques et musicaux. Nous objecterons à cette critique que la plupart des concepts que développent les formalistes russes (tels la « plurivocalité », la « polyphonie », le « contrepoint », le « trope » ou la « transposition ») et le champ lexical qu’ils mobilisent (utilisant de façon récurrente les termes d’« orchestration », d’« harmonie » ou de « dissonance ») viennent de la musique ; sans même parler du vocabulaire conceptuel que les domaines littéraire et musical partagent (comme les termes de « chant », de « strate », de « blocs » ou de « collage » le mettent en évidence). Ainsi, des outils qui ont montré leur utilité grâce ou malgré leur transposition du champ musical au champ littéraire devraient pouvoir montrer une égale utilité en étant re-transposés du champ littéraire au champ musical. Notre démarche consistant à utiliser (ou ré-utiliser) et adapter les outils de la critique littéraire à l’analyse musicale est donc totalement heuristique mais non sans légitimité historique. ↩︎
    5. Philippe Sollers, « Niveaux sémantiques d’un texte moderne », Tel Quel (dir.), Théorie d’ensemble : choix, Paris, Éditions du Seuil, 1980, p. 279. ↩︎
    6. Notre étude ne pouvant prétendre à l’exhaustivité, nous avons fait le choix de ne pas traiter l’inscription historique de Pulcinella. ↩︎
    7. Gérard Genette, Palimpsestes : la littérature au second degré, Paris, Éditions du Seuil, 1982, p. 8. ↩︎
    8. Idem, p. 11-12. ↩︎
    9. Idem, p. 12. ↩︎
    10. Idem, p. 263. ↩︎
    11. Nous reprenons ici les termes employés par Gérard Genette pour qualifier les différents procédés de réduction (Gérard Genette, Palimpsestes : la littérature au second degré, op. cit.). ↩︎
    12. André Boucourechliev, Igor Stravinsky, Paris, A. Fayard, 1982, p. 177. ↩︎
    13. Igor Stravinsky, Chroniques de ma vie : essai, Paris, Denoël, 2000, p. 102. ↩︎
    14. Barry S. Brook, « Stravinsky’s Pulcinella, The ‘‘Pergolesi’’ sources », op. cit., p. 63-64. ↩︎
    15. Philippe Sollers, « Niveaux sémantiques d’un texte moderne »,op. cit., p. 276. ↩︎
    16. André Boucourechliev, Igor Stravinsky, Paris, A. Fayard, 1982. ↩︎
    17. Pour le détail de l’argument : Robert Craft, « Analyse », Avec Stravinsky, Monaco, Éditions du Rocher, 1958, p. 121-122 ↩︎
    18. Igor Stravinsky, Poétique musicale sous forme de six leçons, Paris, Flammarion, 2011, p. 96-97. ↩︎
    19. Gérard Genette, Palimpsestes…op. cit., p. 264. ↩︎
    20. Ibidem. ↩︎
    21. Ibidem. ↩︎
    22. Idem, p. 265. ↩︎
    23. Idem, p. 270. ↩︎
    24. Idem, p. 271. ↩︎
    25.  Idem, p. 264. ↩︎
    26. Idem, p. 298. ↩︎
    27. Idem. ↩︎
    28. Michel Leiris, Biffures, Paris, Gallimard, 1948, p. 276. ↩︎
    29. Françoise Escal, Le Compositeur et ses modèles, Paris, Presses Universitaires de France, 1984, p. 86.
      Christian Goubault, Histoire de l’instrumentation et de l’orchestration, Paris, Minerve, 2009, p. 383. ↩︎
    30. Gérard Genette, Palimpsestes…op. cit., p. 304. ↩︎
    31. Arnold Schoenberg, Fondements de la composition musicale, traduit de l’américain par Dennis Collins, Marseille, Media Musique, 2013. ↩︎
    32. Nous observons un procédé comparable des chiffres 20 à 23 du Più vivo. ↩︎
    33. Nous observons un procédé comparable au chiffre 92 de l’air « Con queste paroline », la reprise du thème par la trompette étant engagée avant la fin de sa présentation par le cor. ↩︎
    34. Antoine Compagnon, La Seconde main ou le travail de la citation, Paris, Seuil, 1979, p. 32. ↩︎
    35. Philippe Sollers, « Niveaux sémantiques d’un texte moderne », op. cit., p. 280. ↩︎
    36. Christian Goubault, Igor Stravinsky, Paris, H. Champion, 1991, p. 209. ↩︎
    37. André Boucourechliev, Igor Stravinsky, op. cit., p. 179. ↩︎
    38. Ibidem. ↩︎
    39. Pour ne citer que quelques exemples significatifs : Ier degré avec 9ajoutée à la troisième mesure de l’Ouverture, Ier degré avec 4te ajoutée au chiffre 5 de la Serenata, Ier degré avec 4te et 6te ajoutées dans l’Allegro de la Scène I ou à la septième mesure de 51 dans l’Allegro de la Scène II. ↩︎
    40. Dans le Larghetto, à la cinquième mesure du chiffre 122. ↩︎
    41. Dans la Serenata : parties de flûtes au chiffre 6. ↩︎
    42. Dans la Serenata : parties d’altos et violoncelles à la quatrième mesure du chiffre 4. ↩︎
    43. Dans la Serenata : parties de flûtes au chiffre 5. ↩︎
    44. Dans la Tarentella : parties de violoncelles et contrebasses au chiffre 138. ↩︎
    45. Dans la cadence de l’Ouverture, à la deuxième mesure de V ou dans la cadence de la Serenata, au chiffre 3. ↩︎
    46. Dans l’introduction du « Sento dire », à la huitième mesure du chiffre 10 ou dans la péroraison finale du Tempo di minue. ↩︎
    47. Dans l’Andantino de la Scène I : quatrième mesure du chiffre 60 ou dans l’Allegro de la Scène I, à la troisième mesure du chiffre 57. ↩︎
    48. Dans « Chi disse ca la femmena », le si bémol du cor génère un mode de sol sur do dans le contexte plus large de fa majeur. ↩︎
    49. Dans l’Allegro de la Scène I ou dans la partie b de la première partie de la Gavotta. ↩︎
    50. Dans l’aria « Una te fallan zemprece » ou dans l’Allegro de la Scène V. ↩︎
    51. Dans l’Allegro assai au chiffre 86. ↩︎
    52. Au sens que Mikhaïl Bakthine donne à ce terme, soit une multiplicité de voix, de langues ou de discours internes à une œuvre, en situation de dialogue. ↩︎
    53. Il s’agit là encore d’une augmentation par expansion, à une échelle bien plus réduite. ↩︎
    54. Gérard Genette, Palimpsestes…op. cit., p. 8. ↩︎
    55. Hélène Maurel-Indart, Du plagiat, éd. revue et augmentée, [Paris], Gallimard, impr. 2011, p. 297. ↩︎
    56. Pierre Boulez, Relevés d’apprenti, Paris, Seuil, 1966. ↩︎
    57. Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, trad. du russe par Daria Olivier, [Paris], Gallimard, 1987. ↩︎
    58. Cette étude ne portant pas à proprement parler sur la stylistique stravinskienne, nous renvoyons à quelques ouvrages qui en recensent les traits saillants :
      Boris De Schloezer, Igor Stravinsky, recueil d’articles publiés de 1922 à 1929 dans la Nouvelle revue française et la Revue musicale, édition établie et présentée par Christine Esclapez, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012 ;
      Eric Walter White, Stravinsky, Paris, Flammarion, 1983 ;
      The Cambridge Companion to Stravinsky, Jonathan Cross (éd.), Cambridge, Cambridge University Press, 2003. ↩︎
    59. Hélène Maurel-Indart, Du plagiatop. cit., p. 381. ↩︎
    60. Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture ; suivi de Nouveaux essais critiques, Paris, Éditions du Seuil, 1972, p. 15. ↩︎
    61. Karlheinz Stockhausen, « Musique fonctionnelle », Avec Stravinsky, Monaco, Éditions du Rocher, 1958 ;
      Theodor W. Adorno, Philosophie de la nouvelle musique, Paris, Gallimard, 1962.
      Et plus près de nous :
      Michel Faure, Du néoclassicisme musical dans la France du premier XXᵉ siècle, Paris, Klincksieck, 1997, p. 305.
      Makis Solomos, « Néoclassicisme et postmodernisme : deux antimodernismes », in Musurgia, vol. 5, no 3/4, Dossiers d’analyse (1998), p. 94. ↩︎
    62. René Leibowitz, « La musique : dialogue sur Strawinsky », in Esprit, no 70, juillet 1938, p. 587-589. ↩︎
    63. Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écritureop. cit., p. 13. ↩︎
    64. Idem, p. 12. ↩︎
    65. Julia Kristeva, Sēmeiotikē…, Paris, Éditions du Seuil, 1978, p. 83. ↩︎
    66. Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du romanop. cit. , p. 142. ↩︎
    67. Julia Kristeva, Sēmeiotikē…op. cit., p. 94. ↩︎
    68. En effet, cette relativisation n’implique nullement la supériorité hiérarchique de l’hypertexte sur l’hypotexte : la prévalence de l’un sur l’autre est fluctuante, ce que révèle la partie de violon solo de l’Allegro de la Scène I, qui évolue de l’arrière-plan comme partie de l’accompagnement, au plan intermédiaire comme contre-chant ou au premier plan comme soliste. ↩︎
    69. Craig Ayrey, « Stravinsky in analysis: the anglophone traditions », in The Cambridge Companion to Stravinsky, Jonathan Cross (éd.), Cambridge, Cambridge University Press, 2003, p. 203-229. ↩︎
    70. Richard Taruskin, Stravinsky and the Russian Traditions, Oxford, Oxford University Press, 1996. ↩︎
    71. Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du romanop. cit., p. 129. ↩︎
    72. Comoedia, Paris, 15 mai 1920. ↩︎
    73. Arnold Schoenberg, Traité d’harmonie, Marseille, Média Musique, 2008. ↩︎
    74. Comoedia, Paris15 mai 1920. ↩︎
    75. De canzona dans Lo frate ‘nnamorato de Pergolèse, « Pupillette fiammette d’amor » devient un trio vocal dans Pulcinella. ↩︎
    76. On observe une même propension à l’interchangeabilité et à la substituabilité des parties de voix (ténor) et d’instrument (basson) dans l’air « Chi disse ca la femmena » (chiffre 113 à 114). ↩︎
    77. Philippe Sollers, « Écriture et révolution », in Tel Quel (dir.), Théorie d’ensemble : choix, Paris, Éditions du Seuil, 1980, p. 75. ↩︎
    78. Arnold Schoenberg, Fondements de la composition musicale, traduit de l’américain par Dennis Collins, Marseille, Media Musique, 2013. ↩︎
    79. Christian Goubault, Histoire de l’instrumentation et de l’orchestration, Paris, Minerve, 2009, p. 13. ↩︎
    80. Bernard Sève, L’Altération musicale, Paris, Seuil, 2002, p. 211. ↩︎
    81. Julia Kristeva, Sēmeiotikē…op. cit., p. 93. ↩︎
    82.  Ibidem. ↩︎
    83. Reproduction partielle. ↩︎
    84. En particulier le passage aux vents avant le chiffre 182. ↩︎
    85. Gérard Genette, Palimpsestes…, op. cit., p. 80. ↩︎
    86. Idem, p. 80-81. ↩︎
    87. Joseph N. Straus, « Recompositions by Schoenberg, Stravinsky, and Webern », The Musical Quarterly, vol. 72, nº 3, 1986, p. 301. ↩︎
    88. Christian Goubault, Histoire de l’instrumentation et de l’orchestration, op. cit., p. 14. ↩︎
    89. La ligne de l’hypotexte est affectée lorsqu’elle est doublée ou fragmentée, comme nous avons pu le voir dans la Serenata. ↩︎
    90. Le volume de l’hypotexte est affecté par le travail sur le nombre et la distribution des instruments, comme nous avons pu le voir dans l’Ouverture. ↩︎
    91. • Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du romanop. cit., p. 135. ↩︎
  • « Vulgariser l’harmonie » durant la seconde moitié du XIXᵉ siècle : les méthodes de composition de Bernardin Rahn

    « Vulgariser l’harmonie » durant la seconde moitié du XIXᵉ siècle : les méthodes de composition de Bernardin Rahn

    Résumé

    Durant la seconde moitié du XIXᵉ siècle, une volonté de démocratiser l’enseignement de la musique se fait jour en France. Dans les années 1860, Bernardin Rahn, professeur de composition d’origine alsacienne, a publié un nombre important de méthodes de composition. Son principal objectif consiste à valoriser l’harmonie, discipline souvent perçue comme rebutante, obscure et élitiste dans l’enseignement musical. Il la considère en effet comme indispensable à la compréhension d’une œuvre. De fait, ses méthodes visent à offrir un enseignement des plus attrayants. La présente étude s’attache à comprendre par quels moyens Rahn rend ses ouvrages attractifs et ludiques ; nos recherches établies sur ce pédagogue aujourd’hui tombé dans l’oubli nous ont permis de découvrir un homme sensible et touchant, tant par la sincérité de ses propos que par son zèle. Son dévouement pour défendre une cause bien précise – vulgariser la délicate science de l’harmonie – se doit d’être remarqué.

    Introduction

    Dès le début du XIXᵉ siècle, la France se caractérise par une volonté de démocratiser la musique. À cette époque, les façons de procéder pour y parvenir semblent multiples. La création des écoles primaires constitue déjà un premier moyen de diffuser le savoir musical. Selon Claire Roch-Fijalkow, l’ouverture des écoles publiques irait de pair avec « la volonté de répandre l’instruction et de populariser la musique »1. L’Orphéon, « société chorale populaire »2 créée par Wilhem3 en 1833, contribue également à cette diffusion. Dans un cadre extra-scolaire, Le Maître de musique4, journal bimensuel publié entre 1869 et 1881, dispense des cours de piano, en particulier aux jeunes filles et femmes de la bourgeoisie. Tout en restant chez soi, ce périodique permet de bénéficier de conseils techniques et de découvrir le répertoire pianistique5.

    Du côté de la théorie musicale, les méthodes de composition destinées au grand public ne manquent pas. Dès la fin du XVIIIᵉ siècle, certains pédagogues comme Bemetzrieder6 et Blainville7 se distinguent par une volonté de diffuser la science musicale. Leurs méthodes de composition, axées sur la pratique, proposent des exercices permettant de mettre en application les règles données dans les leçons, rendant vivant et concret un enseignement théorique et abstrait. Bemetzrieder se distingue également par l’importance qu’il accorde à l’émotion et à la créativité de l’étudiant. Au XIXᵉ siècle, François-Joseph Fétis poursuit cette démarche de démocratisation de l’enseignement en répandant la connaissance de la musique tant dans le milieu scolaire qu’en dehors. En 1864, il publie un Manuel des principes de la musique qui s’adresse pour l’essentiel aux élèves des écoles primaires. Dans la préface, il explique sa volonté de rendre simples et accessibles les premières règles : « les conditions d’un traité élémentaire des principes de la musique, destinés à l’instruction primaire, sont de réunir à beaucoup de simplicité dans le langage un ordre philosophique d’idées »8. Cependant, si Fétis adresse une partie de ses publications aux établissements scolaires, il en consacre aussi une large portion à l’ensemble des musiciens. La musique mise à la portée de tout le monde9 traduit bien, ne serait-ce que par le titre, la volonté de rendre cet art des sons accessible au plus grand nombre. À la même époque, Elwart10 se place également dans l’optique d’enseigner l’harmonie à un large public. Soucieux de fournir un ouvrage qui résume les règles de l’harmonie et du contrepoint de la façon la plus efficace qui soit, il a notamment pour objectif de « réconcilier la théorie et la pratique, les techniques académiques et l’imagination » 11.

    Ainsi, dès la fin du XVIIIᵉ siècle, une lignée de professeurs, de compositeurs et de théoriciens se distingue dans la façon d’aborder la théorie musicale : si elle est d’abord axée sur l’énumération de connaissances, elle l’est parallèlement sur la pratique du clavier. Dans cette partie pratique, il est important de noter l’importance de l’improvisation. À ce sujet, durant la première moitié du XIXᵉ siècle, un pédagogue de renom tente de maintenir l’apprentissage de cette discipline. En effet, Carl Czerny publie en 1826 un ouvrage phare intitulé L’art d’improviser mis à la portée des pianistes. La caractéristique de celui-ci réside dans l’exigence d’une connaissance accrue des principes de l’harmonie et de la technique du clavier. De fait, le théoricien et professeur fait le lien entre apprentissage théorique par le biais de la composition et mise en pratique grâce à l’exécution. Ce procédé renvoie naturellement à l’usage de la basse continue à l’époque baroque. Au XVIIIᵉ siècle, la composition et l’exécution ne pouvaient véritablement exister l’une sans l’autre, dans la mesure où l’écriture d’une pièce, qui se résume en un schéma harmonique succinct, prend sa forme définitive lorsque le claviériste vient terminer cette « sorte de canevas »12. Même si l’improvisation perd de l’importance au XIXᵉ siècle au profit d’une virtuosité excessive et de grands effets pianistiques13, plusieurs pédagogues, dont nous venons de citer les principaux, tentent non seulement de maintenir la tradition de cette discipline, mais aussi de rendre plus concret l’apprentissage théorique en vue d’une diffusion plus large auprès des musiciens.

    Durant la seconde moitié de ce siècle, cette volonté de diffuser les principes théoriques continue de prospérer et de susciter l’intérêt de certains enseignants. Dans le cadre de la présente étude, nous avons choisi de nous intéresser à l’un d’entre eux. Bernardin Rahn, professeur de composition, défendra durant toute sa vie ses idées quant à l’enseignement de la musique et en particulier de l’harmonie : il souhaite rendre cette discipline accessible à tous, que l’on soit professionnel ou amateur de musique. Ancien élève de François Bazin14 au Conservatoire de Paris15, il aurait publié près d’une dizaine de méthodes de composition entre 1857 et 189416. Si à ce jour peu d’informations circulent à son sujet17, la presse de l’époque représente la source la plus riche de données biographiques. La Revue et gazette musicale nous renseigne ainsi quant aux origines et à la jeunesse de Bernardin Rahn. Ce dernier, originaire d’Alsace et fils de l’instituteur d’un village près de Strasbourg, aurait entamé une carrière de professeur d’harmonie et de composition après avoir été militaire18. Son choix de s’engager dans une démarche pédagogique va de pair avec la création d’ouvrages destinés à une publication française.

    Comme le signale la presse musicale de l’époque, ses méthodes jouissent d’un grand succès auprès des amateurs de musique19. Quels moyens Rahn, qui tient à leur aspect ludique, utilise-t-il pour rendre l’apprentissage de l’harmonie attrayant ? Dans un premier temps, nous verrons que le pédagogue remet en cause la façon dont la musique est enseignée en France et au Conservatoire de Paris en particulier. Il s’agira de comprendre en quoi une revalorisation de l’harmonie au sein de cet apprentissage pourrait, selon lui, être bénéfique pour tout élève. La seconde partie de notre étude s’attachera à comprendre les diverses démarches entreprises par le professeur de composition pour rendre ses méthodes les plus attrayantes et les plus claires possibles auprès d’un public non initié.

    Une nouvelle façon de penser l’harmonie

    Avant de nous intéresser à ce qui fait l’originalité des méthodes de Bernardin Rahn, commençons par comprendre quelles étaient ses idées. De fait, il nous sera plus aisé de saisir par la suite le sens réel de ses démarches pédagogiques.

    L’enseignement musical remis en cause

    D’une façon générale, c’est le système d’enseignement français qu’il remet en cause. Il déplore la qualité des méthodes de musique, de plus en plus défaillantes et « incomplètes »20 au fur et à mesure que la musique tend à se vulgariser. Plus que cela, seul l’enseignement musical n’aurait pas connu de véritable évolution au cours du XIXᵉ siècle, contrairement aux autres disciplines constituant les sciences humaines. Le professeur va même jusqu’à affirmer avec ferveur qu’« à peu d’exceptions près, on n’enseigne pour ainsi dire pas la musique »21. Mais alors où réside le problème ? La raison principale serait à chercher du côté du contenu même de la formation du musicien. La musique, telle qu’elle est enseignée en France, ne valoriserait pas suffisamment l’apprentissage d’une discipline théorique comme l’harmonie. Pourtant, selon lui, elle serait une base indispensable pour tout élève, que celui-ci veuille composer, jouer ou chanter.

    De plus, l’enseignement se cantonnerait essentiellement à la pratique d’un instrument ou du chant. Cette « ignorance complète des principes les plus élémentaires de l’harmonie »22 chez la majorité des musiciens serait, d’après Rahn, la conséquence d’une habitude prise au fil du temps et qui n’aurait jamais été remise en cause. Tel qu’il présente les faits, ses constats semblent alarmants : la plupart des professeurs en viendraient à ignorer voire renier l’existence de la science musicale. En effet, ils rétorqueraient à l’élève désirant être éclairé sur un aspect scientifique de la musique que ce qui relève de la connaissance de l’harmonie « n’est pas de [leur] compétence »23.

    Ainsi, le pédagogue alsacien en conclut qu’une séparation trop importante existe entre la partie théorique et la partie pratique, désignées aussi respectivement comme « science » et comme « art »24. S’il déplore tant cette rupture, c’est parce qu’il considère l’art et la science comme dépendants l’un de l’autre25. L’aspect expressif de la musique, tout comme la beauté de ses harmonies, ne pourrait exister sans des lois, sans des règles scientifiques qui viendraient régir l’ensemble des éléments qui la constituent. Par ailleurs, la conséquence de cette séparation entre théorie et pratique musicale rend Bernardin Rahn encore plus réticent quant à la poursuite de ce mode d’enseignement, car elle serait néfaste pour l’élève. En effet, un jeune apprenti qui ne connaîtrait rien d’autre que son instrument serait incapable de comprendre l’agencement des divers éléments qui constituent une œuvre et deviendrait « un exécutant en quelque sorte automatique »26. Par « automatique », le professeur de composition fait référence à l’élève ignorant de la science harmonique, dont les possibilités d’expression musicale se résumeraient à transformer en sons audibles les notes inscrites sur sa partition ; il ne peut en aucun cas improviser, transposer ou accompagner. De fait, ce même musicien se retrouve obligé de redoubler d’efforts et de solliciter son « instinct »27 pour tenter de saisir les idées du compositeur ; malgré cela, son approche trop superficielle de la science musicale le conduirait généralement à une exécution finalement peu satisfaisante de l’œuvre.

    En outre, l’enseignement au Conservatoire de Paris a créé lui aussi une séparation nette entre la théorie et la pratique. Après une observation minutieuse de la conception des parcours de formation dans cet établissement, Rahn s’aperçoit que trop peu d’élèves ont accès aux classes d’harmonie, de contrepoint, de fugue et de composition. Ses propos sont explicites à ce sujet. En 1864, il en arrive au constat suivant :

    Ces règlements peuvent prouver à tout le monde que l’enseignement de l’harmonie et de la composition musicale était et est encore considéré comme le COMPLÉMENT des études, et que tous les élèves qui fréquentent l’école ne l’apprennent pas.28

    En réalité, seuls les étudiants inscrits en harmonie, contrepoint, fugue et composition ont accès à la partie scientifique de la musique. Sur les 600 élèves qui étudient au Conservatoire, seulement 81 d’entre eux suivent ces classes. Par conséquent, on peut s’interroger quant à l’avenir de l’enseignement de cet art. Car comment transmettre des connaissances, des techniques et de « saines doctrines »29 si seule une minorité d’entre eux a pris connaissance de ce qu’est la science musicale ? À ce sujet, remarquons tout de même que l’enseignant dont il est question dans notre étude tient des propos parfois très catégoriques. Si les étudiants en harmonie font partie de ceux qui connaissent « réellement la musique », les autres « ne [seraient] que de simples lecteurs et exécutants, se trouvant dans l’impossibilité d’enseigner la musique »30. Avec Rahn, l’harmonie devient donc un élément indispensable si l’on souhaite devenir un musicien digne de ce nom. Elle seule permettrait de comprendre la musique. Et c’est précisément pour cette raison que le pédagogue engagé prétend qu’un professeur ignorant l’harmonie ne peut devenir un bon enseignant, dans la mesure où lui-même ne comprendrait pas ce qu’il interprète.

    Ces diverses observations effectuées, Rahn tente alors de comprendre la raison pouvant expliquer la présence si faible de l’harmonie dans la formation du musicien en France. La principale concernerait l’image que véhicule cette science dans le monde musical. Discipline d’élite, elle serait « considérée à tort comme une étude algébrique, mystérieuse et rebutante »31. La présence de cette image pour tout ce qui se réfère à la science musicale s’avère clairement perceptible dans les traités du XIXᵉ siècle. En effet, Rahn relève un goût certain pour l’« accumulation de théories »32, qui rend l’apprentissage de ces disciplines encore moins attrayant. De fait, il n’est pas étonnant que l’harmonie suscite si peu l’intérêt des musiciens amateurs, tant l’image qu’elle donne d’elle-même contribue à la rendre inaccessible. Toutefois, le professeur que nous étudions ici plaide au contraire pour un enseignement de l’harmonie qui soit non seulement plus attractif, mais aussi qui valorise davantage cette discipline dans l’enseignement musical.

    Valoriser l’harmonie dans l’apprentissage

    En son temps, Rahn n’est pas le seul à souhaiter une revalorisation de la partie théorique de la musique. Comme il le constate lui-même dans sa méthode publiée en 1874, certains professeurs, qu’il qualifie d’« instruits » et de « consciencieux »33, entreprennent des démarches pour créer un enseignement qui mêle à la fois théorie et pratique instrumentale ou vocale. Adopter ce système d’enseignement contribue de fait à mettre davantage en valeur les disciplines théoriques en amenant tout le monde à s’y intéresser.

    L’harmonie : « véritable grammaire de la musique »

    L’harmonie, discipline représentative de ce que Rahn nomme la « pratique scientifique » opposée à la « pratique mécanique », serait, pour l’ensemble de ces pédagogues, « la véritable grammaire de la musique »34. Mais qu’entendent-ils par grammaire ? Si l’on se penche sur la définition de ce mot, on s’aperçoit que dans le cadre d’une langue, celui-ci se définit par un « ensemble de règles à suivre pour parler et écrire correctement une langue »35. Ainsi, définir l’harmonie comme une grammaire prend sens dans la mesure où cette discipline consiste en une énumération de règles permettant de découvrir les divers types d’accords existants, leur formation, leur évolution et leurs rapports entre eux. Si pour Rahn l’harmonie est à la musique ce que la grammaire est à la langue française, c’est parce qu’elle serait en mesure de fournir aux apprentis musiciens les outils de base nécessaires à la découverte comme à la bonne compréhension des éléments qui constituent une œuvre musicale. L’importance de cette discipline ne faisant plus de doute, il s’agit maintenant de nous intéresser à la dimension universelle que prône cet enseignement.

    Une discipline accessible à tous

    De sa première à sa dernière publication, Rahn souhaite montrer que les règles de l’harmonie peuvent être assimilées par n’importe quel musicien, qu’il pratique son art pour le plaisir comme dans un objectif professionnel. Dans la préface de son ouvrage paru en 1860, il explique que dix années de recherche lui ont permis de mettre au point une méthode d’une telle simplicité de compréhension que l’apprentissage musical serait accessible dès le plus jeune âge. Quatorze ans après cette parution, ses objectifs sont restés les mêmes, car en 1874, il confie à ses lecteurs la chose suivante :

    Nous espérons avoir prouvé par nos publications antérieures que cette science […] se prête […] à un enseignement logique, facile, attrayant et à la portée de toutes les intelligences.

    Tel que l’exprime l’auteur, ses méthodes seraient destinées tant aux adultes qu’aux enfants. Concernant ces derniers, le pédagogue n’hésite pas à mettre à contribution la personne qu’il juge la mieux placée pour aider les plus petits à intégrer avec facilité les premiers rudiments de l’harmonie : la mère de famille. Même si celle-ci n’est pas musicienne, la clarté des informations contenues dans chaque méthode lui permettra d’accompagner son enfant dans l’apprentissage des leçons. Comme l’explique Rahn, les professeurs sont rares dans les villages reculés ; c’est donc à la mère de famille que reviendrait le rôle de tutrice, tâche qu’elle saurait tenir grâce à cette méthode36.

    Par ailleurs, arrêtons-nous un instant sur les sous-titres des ouvrages. Il est intéressant de constater que la plupart d’entre eux met en avant le côté attrayant de l’harmonie. À titre d’exemple, le sous-titre de la Méthode de piano et d’harmonie parue en 1874 est le suivant :

    Étude présentée sous une forme entièrement nouvelle, facile, attrayante et à la portée de tout le monde et de tout âge.

    Nous constatons que celui-ci résume non seulement les caractéristiques majeures de la méthode, mais indique aussi que celle-ci se destine aux musiciens de tous niveaux, du plus faible au plus élevé. Les notions d’universalité et de diffusion du savoir apparaissent donc comme des idées fortes dans la pédagogie de Rahn.

    En conclusion, même si ce dernier aspire à démocratiser l’apprentissage de l’harmonie et à créer un enseignement musical où théorie et pratique viendraient se compléter l’une l’autre, il est important d’insister sur un point précis. Comme l’explique le professeur de composition, son objectif n’est pas de former des prodiges, mais de rendre la science musicale accessible et compréhensible par tous37. Il aspire aussi à bousculer les préjugés, en cessant de considérer l’harmonie comme une discipline d’élite qui ne présenterait d’intérêt que pour ceux qui ont choisi de s’y intéresser. Pour lui, cette étude n’est pas optionnelle ; elle est indispensable pour comprendre la musique et pour accéder, si on le souhaite, à l’apprentissage de la composition. À la lumière des idées que nous venons d’énoncer, nous allons maintenant tenter de découvrir les diverses stratégies employées par Rahn pour rendre ses méthodes à la fois accessibles et attrayantes.

    Des méthodes ludiques

    Bernardin Rahn attache beaucoup d’importance à l’aspect ludique de son apprentissage de la composition. Car c’est essentiellement par ce biais qu’il compte mener le plus de personnes possible vers le chemin de la connaissance théorique. Nous avons identifié quatre principaux moyens utilisés par le professeur pour parvenir à ses fins. Intéressons-nous au premier, consistant à unir théorie et pratique musicale.

    Unir théorie et pratique

    Pour illustrer nos propos, prenons pour exemple le déroulement de la méthode de 1860 (cf. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9640842g). Dans la préface, Rahn, homme sensible et sincère, livre sans retenue ses espérances quant à l’intérêt que suscite son enseignement auprès des élèves. Voici quels sont ses mots :

    Ouvrage dans lequel l’auteur espère être parvenu à rendre facile l’étude de l’harmonie par le soin qu’il met à intéresser l’élève, en le faisant composer DÈS LE DÉBUT même de son enseignement.38

    En lisant les premières pages de l’ouvrage, le lecteur commence donc à prendre connaissance du fonctionnement pédagogique de l’auteur : c’est en l’amenant à composer le plus rapidement possible ses propres morceaux que ce dernier compte l’intéresser. En regardant de plus près le déroulement des leçons, on s’aperçoit que la partie théorique est enseignée en même temps que la partie pratique. Au début de ce livre, le débutant découvre en quoi va consister son apprentissage du piano et de l’harmonie. Tout d’abord, la « partie mécanique » comprend les éléments suivants : « principes du doigté, exercices d’agilité, égalité, indépendance des doigts, études pour se familiariser avec le style des maîtres ». En parallèle à cette étude, la « partie scientifique » lui permettra notamment de se familiariser avec le solfège, les accords, les règles de la mélodie et de l’harmonie, le contrepoint, la composition ou encore l’analyse39. Concernant cette partie, souvent perçue comme étant la plus rebutante pour l’élève, Rahn tente de la rendre la plus attractive et la plus vivante possible en intégrant chaque notion dans un contexte historique. Cette façon de procéder lui évite ainsi de tomber dans l’écueil de la transmission froide et soporifique des informations théoriques. À titre d’exemple, la première leçon sur la théorie musicale est précédée d’un « Abrégé historique de la notation musicale »40, consistant en une brève histoire de l’écriture de la musique, allant de la notation utilisée par les Grecs à l’Antiquité jusqu’au XIXᵉ siècle. En somme, le professeur de composition semble avoir mis en application ses idées : faire fusionner les pratiques mécanique et scientifique. Non seulement ce mode d’apprentissage permettrait à l’élève d’assimiler avec rapidité et efficacité les préceptes, mais contribuerait aussi à susciter avec constance l’intérêt de ce dernier.

    À ce sujet, il est intéressant de voir à quel point l’enseignement de Rahn s’est construit à partir d’une observation des tendances naturelles de l’homme. Il affirme être conscient de l’impatience de toute personne à vouloir mettre en application le plus rapidement possible les leçons théoriques. Le professeur constate aussi que les enfants auraient tendance à se lasser et à se sentir vite dépassés par leur étude dès qu’ils sont amenés à emmagasiner une trop grande quantité d’informations en un temps restreint. Désireux de mettre son enseignement à la portée des enfants, Rahn adapte alors son contenu en faisant en sorte d’alterner dans ses leçons instant théorique et instant pratique. Il semble que nous tenions là un premier moyen de rendre l’enseignement plus vivant et plus intéressant auprès des musiciens amateurs quel que soit l’âge. Mais Rahn a trouvé bien d’autres façons de susciter l’attention de ses lecteurs.

    Solliciter la vue

    En premier lieu, notons que dans l’ensemble des méthodes, le visuel tient une place de premier ordre. Pour reprendre ses termes, l’auteur souhaite considérer « comme un puissant auxiliaire le concours des yeux »41. C’est précisément le piano qui lui permet de réaliser ce souhait : il se sert de l’image des touches du clavier pour aider l’élève à comprendre et à emmagasiner les données théoriques. En effet, ce dernier aurait la possibilité de visualiser les préceptes d’abord en observant les illustrations d’un clavier présentes dans la méthode, puis en se mettant au piano. Selon Rahn, intégrer les notions théoriques en s’aidant des « touches en relief et symétriquement disposées »42 de cet instrument serait très bénéfique à ceux qui souhaitent avancer rapidement et sûrement dans leur apprentissage. Une personne qui se contenterait d’apprendre le fonctionnement des accords et des gammes sur une portée mettrait plus de temps à le comprendre qu’une personne qui appliquerait directement sur un piano les informations qu’elle vient de recueillir.

    Bernardin Rahn, Leçons de composition musicale […], impr. De Goyer, Paris, 1866, feuille annexe.

    En outre, l’image du clavier permet à l’auteur d’expliquer certaines règles comme les intervalles. Dans la deuxième leçon de ce même livre, Rahn choisit d’expliquer la composition d’un accord parfait majeur en le représentant directement sur le dessin d’un clavier ; il inscrit sur celui-ci des pointillés permettant à l’élève de comprendre ce que représente un intervalle de tierce (domi), ainsi qu’un intervalle de quinte (dosol). Par conséquent, la mémorisation des intervalles passe ici par un ancrage visuel des distances entre deux notes, représentant une tierce et une quinte. Mais n’oublions pas que l’enseignement dispensé consiste à sensibiliser l’élève aux sons de la musique. Certes, comme nous venons de le montrer, solliciter la vue permet d’emmagasiner les premières théories. Mais le pédagogue tient également à mobiliser une autre sensation indispensable à la bonne formation du musicien : l’audition. Nous verrons que par le biais de l’écoute, il amène l’élève à être attentif à ses émotions et à ce que certains sons font naître en lui. Nous observerons aussi que le professeur fait appel à des notions qui peuvent être liées au corps, comme le mouvement et le repos.

    Bernardin Rahn, L’Harmonie popularisée […], l’auteur, Paris, 1867, p. 53.

    Mobiliser les sensations auditives

    Dans la Méthode de piano et d’harmonie, Rahn souhaite sensibiliser son élève aux divers degrés de dissonance qui peuvent exister dans la musique. Comme il l’explique dans la quatrième leçon, l’élève aura remarqué que la seconde mineure et son renversement, la 7ᵉ majeure (sido) et (dosi) […] sont très discordants. Le heurt de ces sons qui se choquent cause à l’oreille des sensations désagréables. On les nomme dissonances dures.42

    Quant à ceux à distance de seconde majeure, ils « choquent aussi l’oreille, mais bien moins que les dissonances précédentes ». Ainsi, c’est par le biais des sensations auditives que procurent les intervalles de seconde mineure et majeure que Rahn tente de rendre l’élève sensible aux subtilités de la rencontre de certains sons. Plus que cela, les sons deviennent porteurs d’une sensibilité quasi humaine. Il est intéressant d’observer à quel point l’auteur de la présente méthode tend à donner vie aux notes de musique. À plusieurs reprises, il définit certaines notes combinées par des adjectifs généralement utilisés pour décrire des caractéristiques humaines. Tandis qu’il qualifie d’ « antipathiques » les intervalles dissonants à distance de seconde mineure, il définit comme « délicate » et « sensible »44 la note de basse d’un accord de premier renversement. Par la présence de cette note, l’accord lui-même devient un accord faible, car c’est « la note de basse, la tierce, qui communique à l’accord renversé sa faiblesse, sa pauvreté d’harmonie »45. Ici, l’aspect ludique de l’apprentissage prendrait forme à travers la façon de distinguer l’accord de premier renversement ainsi que les diverses dissonances existantes. Cette identification s’effectuerait tant à travers l’usage d’adjectifs traduisant leur virulence ou leur fragilité, que par ce que ces sons génèrent chez l’auditeur : nous avons vu que certains sons dissonants peuvent heurter notre oreille de différentes manières.

    En outre, le repos et le mouvement, deux états observables tant dans la musique que dans la nature, sont évoqués à plusieurs reprises par Bernardin Rahn, notamment en guise d’introduction à la leçon sur les intervalles46. Tout d’abord, les accords consonants, en somme les accords parfaits, se constitueraient de notes de repos. Au contraire, les accords dissonants, c’est-à-dire ceux qui contiennent des notes étrangères aux accords fondamentaux, seraient composés de notes de mouvement. C’est aussi en ayant recours à ces deux états – le mouvement et le repos – que Rahn tente d’expliquer à l’élève la différence existant entre les accords parfait et de renversement, en particulier sur les premier et cinquième degrés d’une gamme. Ceux qui sont à l’état de renversement « n’offrent pas le même caractère de repos, de conclusion que [dans] leur état direct »47 ; par son caractère conclusif, seul l’accord fondamental de tonique serait utilisé pour clore le discours d’un morceau. Ainsi, Rahn se fonde sur l’idée de « calme et d’activité » pour aider son disciple à reconnaître, par le biais de sensations qui peuvent être corporellement ressenties, à distinguer les accords parfaits des accords renversés.

    Au vu de nos observations précédentes, nous avons pu déceler divers moyens utilisés par le pédagogue pour rendre l’apprentissage musical attrayant. Mais son souci de créer des méthodes qui soient les plus accessibles et les plus captivantes possible le mène à aller encore plus loin dans sa démarche.

    La composition et la dissertation

    Un autre objectif de Rahn serait d’« assimiler les études musicales aux études littéraires »48, en appliquant la démarche d’apprentissage de la dissertation au domaine de la composition musicale. En procédant de la sorte, Rahn opte pour une démarche méthodique, permettant à l’élève d’ancrer durablement dans son esprit la théorie musicale d’une façon insolite et ludique. Dans la préface de sa méthode de 1860 (cf. 49)

    Enfin, nous souhaitions clore cette étude par la présentation d’un ouvrage bien particulier. Ainsi, nous pourrons mesurer encore une fois combien Rahn procède avec méthode pour offrir un enseignement qui soit le plus efficace possible ; nous verrons aussi que cette méthode diffère des autres par son fonctionnement et par l’originalité dont elle fait preuve pour vulgariser la science musicale.

    Le Journal de composition musicale

    Le Journal de composition musicale50 a été créé au mois de novembre 186551. Comme les autres méthodes de Rahn, la finalité est de rendre la musique accessible à tous. Le sous-titre atteste non seulement de cet objectif, mais nous indique aussi les différents aspects qui seront étudiés :

    Vulgarisation de la langue musicale, ou leçons d’Harmonie, de composition, d’Analyse, de transposition et d’accompagnement.

    Souhaitant diffuser la science musicale au plus grand nombre, le professeur alsacien a l’idée de faire paraître les dix, vingt et trente de chaque mois, un journal constitué d’une leçon sur un point précis de la théorie musicale : la notation, les sons graves et aigus, les temps forts et faibles, la mélodie, l’harmonie, etc. Chaque leçon se termine par une série d’exercices écrits que l’élève peut envoyer à l’auteur à l’adresse qui figure sur la première page de chaque numéro52. Aussi, Rahn insiste sur l’importance que doit accorder l’abonné à la mise en pratique sur clavier des règles apprises. Comme nous pouvons le lire en première page de toutes les publications, « les règles les plus simples ne deviennent familières qu’à l’aide d’applications répétées ». D’une façon générale, il est clair que la pédagogie de Rahn met l’accent sur la rigueur que doit s’imposer toute personne qui souhaite progresser avec rapidité. Savoir préluder, improviser, transposer ou encore maîtriser les diverses marches harmoniques ne « s’obtient qu’au moyen d’une étude assidue, opiniâtre, permanente »53.

    En outre, remarquons la grande méthodicité dont fait preuve le pédagogue pour offrir un apprentissage qui soit le plus efficace possible. Le trente-sixième numéro consiste exclusivement en un récapitulatif des idées contenues dans les leçons précédentes. Établi sous forme de table des matières, cet « aide-mémoire »54 constitue pour l’élève un moyen simple de repérer les points importants de chaque leçon et d’intégrer, à force de relecture, ce que Rahn nomme « les règles essentielles de la science musicale »55. Dans cette table des matières, chaque leçon énumérée se caractérise par un emploi fréquent de phrases nominales, rendant les propos encore plus clairs et mémorisables. En un coup d’œil, le lecteur peut, s’il en éprouve le besoin, revenir aisément sur les idées contenues dans chacun des numéros, du premier au trente-sixième.

    Avant de clore cette présentation du Journal de composition musicale, remarquons une annonce rédigée par l’auteur lui-même, lisible sur la dernière page de cette leçon numéro trente-six. De nombreux lecteurs auraient fait part du manque de temps dont ils disposeraient pour pouvoir mettre en pratique les exercices proposés. Chaque leçon paraissant tous les dix jours, les familles abonnées à ce journal auraient du mal à trouver le temps nécessaire pour préluder et improviser à l’appui d’exercices de plus en plus considérables. Attentif aux possibilités de ses élèves et conscient de l’investissement que ces études demandent, l’auteur du périodique choisit désormais de faire paraître son numéro seulement les quinze et trente du mois. Il donne ainsi à son public la possibilité de mener à bien ses études musicales, en mettant correctement en application les exercices proposés.

    Conclusion

    Il est clair que durant sa vie de professeur, Bernardin Rahn a activement participé à démocratiser l’enseignement de la musique en France. Même si son objectif principal consiste à enseigner la théorie de l’harmonie, la transmission des connaissances s’effectue toujours en parallèle d’une pratique constante du clavier. Dans son Journal de composition musicale, l’apprentissage s’effectue par le biais d’une étude des règles du solfège, de l’harmonie et de l’improvisation. Bien qu’au cours du XIXᵉ siècle les relations entre composition et exécution se soient considérablement distendues, le pédagogue alsacien a tenu à conserver ce lien étroit entre création musicale et pratique instrumentale.

    Pour Rahn, la compréhension de la musique permet de mieux l’« aimer »55. En mettant l’apprentissage de l’harmonie à la portée des amateurs, il contribue à rendre « cet art sublime »56 compréhensible et appréciable par tous. Nous l’avons vu, l’harmonie serait indispensable pour acquérir des bases solides et comprendre l’agencement des éléments qui constituent une œuvre. Une personne non initiée à cette partie scientifique subirait les conséquences de son manque de connaissances : son approche superficielle de la musique nécessiterait de sa part de devoir redoubler d’efforts pour parvenir in fine à un résultat d’exécution peu concluant.

    De fait, pour diminuer le nombre de musiciens qui, selon Rahn, ne comprendraient pas la musique, le pédagogue s’est appliqué à rendre ses méthodes les plus attractives possibles. En faisant alterner constamment apprentissage théorique et application pratique, il a trouvé le moyen de relancer sans cesse l’attention et d’augmenter le nombre de lecteurs de ses méthodes. De plus, celles-ci abondent en schémas, tableaux, et illustrations de claviers. Mais si le pédagogue sollicite la vue, il n’en délaisse pas pour autant l’audition et l’émotion des élèves. Sensible à l’intérêt que l’on porte à ses méthodes, Rahn tente, par l’emploi d’adjectifs généralement attribués à des êtres humains – comme les termes « antipathique » ou « délicat » –, de donner vie à son apprentissage.

    En outre, son esprit méthodique ne fait aucun doute. Son analogie entre les différentes étapes menant à la réalisation d’une composition littéraire et d’une composition musicale est remarquable non seulement par son originalité mais aussi par sa pertinence. Il semble en effet judicieux de prendre appui sur l’écriture de la langue, en ce qu’elle est en principe familière pour la majorité des Français. De fait, procéder à cette analogie constitue un premier repère favorable à la compréhension des idées que l’auteur de ces ouvrages souhaite diffuser. Enfin, dans le Journal de composition musicale, la volonté de vulgariser l’harmonie, l’improvisation, l’art du prélude ou de la transposition s’exprime au plus haut point. Les leçons, organisées pour apprendre progressivement les diverses règles qui jalonnent les disciplines que nous venons de citer, ne trouvent leur finalité que dans des exercices pratiques. L’élève, qui découvre en quelques leçons seulement l’univers de la composition musicale ou de l’improvisation, peut ainsi goûter aux joies de la création musicale, généralement réservée à une élite.

    Notes

    1. Claire Roch-Fijalkow, Professeurs de la ville de Paris (1819-1997), l’institutionnalisation d’un corps professionnel et d’un enseignement musical, mémoire, Paris 4, 1997, p. 37. ↩︎
    2. Ibid., p. 5. ↩︎
    3. Sous le nom de Wilhem se cache Guillaume-Louis Bocquillon. Il serait aussi à l’origine de l’institution de l’enseignement musical dans les écoles primaires (ibid., p. 11). ↩︎
    4. Voir Laurence Le Diagon-Jacquin, « Une mine d’or pianistique : Le Maître de musique (1869-1881), dans Piano français des années 1870, sous la dir. de Danièle Pistone, Paris, OMF, 2014, p. 37-48. ↩︎
    5. Ce journal est dirigé par Emmeline Raymond et Adeline Charpentier ; voir ibid., p. 37. ↩︎
    6. Antoine Bemetzrieder (1743 ou 1748-1811) est un théoricien français. En 1771, il publie à Paris un ouvrage célèbre intitulé Leçons de clavecin et principes d’harmonie. Il a également écrit des « essais sur des sujets de philosophie ou de morale » ; voir Marc Honegger (éd.), Dictionnaire de la musique, les hommes et leurs œuvres, Paris, Bordas, 1970, p. 108.  ↩︎
    7. Charles-Henri de Blainville (1710-1771) est un théoricien et compositeur français, essentiellement connu pour ses ouvrages théoriques. Citons par exemple Harmonie théorico-pratique divisée en six parties, publié en 1746 ; voir ibid., p. 134. ↩︎
    8. François-Joseph Fétis, Manuel des principes de musique, à l’usage des professeurs et des élèves de toutes les écoles de musique, particulièrement des écoles primaires, 2ᵉ éd. Paris, G. Brandus, S. Dufour, 1864, p. 1. ↩︎
    9. François-Joseph Fétis, La Musique mise à la portée de tout le monde, suivie d’un dictionnaire des termes de musique et d’une bibliographie de la musique, 2ᵉ éd., Bruxelles, Hauman, 1839. ↩︎
    10. Antoine Elwart (1808-1877) est un compositeur et pédagogue français. Répétiteur de la classe de composition de Reicha en 1832, il remporte le premier Grand Prix de Rome en 1834 et devient professeur d’harmonie en 1840 ; voir Marc Honegger, Dictionnaire de la musique, op. cit., p. 364. ↩︎
    11. Sylvie Nicephor, L’apprentissage de la composition musicale, regard sur la situation française durant la première moitié du XIXᵉ siècle, thèse, Paris 4, 2007, p. 259. ↩︎
    12. Jean-Paul Orengia, La notion d’improvisation dans la musique de piano au XIXᵉ siècle, éléments de recherche pour une musique de l’instant, thèse, Paris 4, 2006, p. 97. ↩︎
    13. Voir ibid., p. 101. ↩︎
    14. François Bazin a été professeur au Conservatoire de Paris pour les élèves hommes dans les disciplines suivantes : composition, contrepoint et fugue (1871-1878) ; harmonie, accompagnement pratique et répétiteur de la classe préparatoire (1847-1871). Voir Pierre Constant, Le Conservatoire national de musique et de déclamation. Documents historiques et administratifs recueillis ou reconstitués, Paris, Imprimerie Nationale, 1900, p. 533 et 542. ↩︎
    15. La page de couverture de la méthode publiée en 1860 contient l’information suivante : « Bernardin Rahn, élève au Conservatoire de Paris ». L’auteur dédie également ce livre à son professeur du Conservatoire : « À Monsieur François Bazin, […]. Hommage respectueux de reconnaissance, son élève, Bernardin Rahn ». ↩︎
    16. D’après la Bibliothèque nationale de France, la méthode publiée en 1894 serait perdue depuis près de soixante ans.  ↩︎
    17. La Bibliothèque nationale de France, le Répertoire international de littérature musicale (RILM) et le Système universitaire de documentation (SUDOC) ne fournissent aucun renseignement quant à la personne de Bernardin Rahn. Notons aussi que son nom ne figure pas dans l’ouvrage de Pierre Constant, bien que Rahn précise lui-même, comme nous l’avons expliqué, qu’il est un élève de François Bazin au Conservatoire de Paris.  ↩︎
    18. H[enri] B[lanchard], Revue et gazette musicale, 13 juillet 1856, p. 223.  ↩︎
    19. « On se rappelle combien fut appréciée la nouvelle méthode au moyen de laquelle M. Bernardin Rahn a rendu la science de l’harmonie et de la composition musicale facilement abordable à tous et même attrayante » (Le Ménestrel, 3 novembre 1861, p. 391). ↩︎
    20. Bernardin Rahn, L’Enseignement musical en France et le Conservatoire impérial de musique de Paris, Paris, E. Dentu, 1864, p. 1. ↩︎
    21. Ibid., p. 1. ↩︎
    22. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie1er cahier, Paris, l’auteur, 1874, p. vi. ↩︎
    23. Bernardin Rahn, L’Enseignement musical en France et le Conservatoire impérial de musique de Paris, op. cit., p. 4.  ↩︎
    24. Ibid. ↩︎
    25. Observons que François-Joseph Fétis procède déjà à ce rapprochement entre art et science. Il suffit déjà de lire le sous-titre de l’introduction de son traité d’harmonie, « Objet de l’Harmonie comme art et comme science », dans François-Joseph Fétis, Traité complet de la théorie et de la pratique de l’harmonie, 2ᵉ éd., Bruxelles, Maurice Schlesinger, 1844, p. 1. ↩︎
    26. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie1ᵉʳ cahier, op. cit., p. vi.  ↩︎
    27. Ibid. ↩︎
    28. Bernardin Rahn, L’Enseignement musical en France et le Conservatoire impérial de musique de Paris, op. cit., p. 10. ↩︎
    29. Ibid., p. 11. ↩︎
    30. Ibid. ↩︎
    31. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie, 1ᵉʳ cahier, op. cit., p. vii. ↩︎
    32. Bernardin Rahn, Nouvel enseignement musical ou Méthode pratique pour apprendre simultanément la lecture musicale, les accords et la composition, 1re partie, Paris, l’auteur, 1860, p. 11. ↩︎
    33. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie, 1ᵉʳ cahier, op. cit., p. vii. ↩︎
    34. Ibid. ↩︎
    35. Josette Rey-Debove et Alain Rey (éd.), Le Petit Robert, dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris, le Robert, 2011, p. 1176. ↩︎
    36. Voir Bernardin Rahn, Nouvel enseignement musical ou Méthode pratique pour apprendre simultanément la lecture musicale, les accords et la composition, 1re partie, op. cit., p. v. ↩︎
    37. « Bref, un tel enseignement, dans lequel marcheraient de front l’art et la science, n’augmenterait pas le nombre de compositeurs incompris, mais il diminuerait le nombre de personnes qui ne comprennent pas la musique » (Bernardin Rahn, L’Enseignement musical en France et le Conservatoire impérial de musique de Paris, op. cit., p. 14).  ↩︎
    38. Bernardin Rahn, Nouvel enseignement musical ou Méthode pratique pour apprendre simultanément la lecture musicale, les accords et la composition, 1re partie, op. cit., p. 1. ↩︎
    39. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie, 1er cahier, op. cit., p. i. ↩︎
    40. Ibid., p. 1-3.  ↩︎
    41. Bernardin Rahn, Nouvel enseignement musical ou Méthode pratique pour apprendre simultanément la lecture musicale, les accords et la composition, 1re partie, op. cit., p. ii. ↩︎
    42. Ibid., p. iii. ↩︎
    43. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie, 1er cahier, op. cit., p. 27.  ↩︎
    44.  Ibid. ↩︎
    45. Ibid., p. 20. ↩︎
    46. Voir la Méthode de piano et d’harmonie, 1874.  ↩︎
    47. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie, 1er cahier, op. cit., p. 20. ↩︎
    48. Bernardin Rahn, Nouvel enseignement musical ou Méthode pratique pour apprendre simultanément la lecture musicale, les accords et la composition, 1re partie, op. cit., p. ii. ↩︎
    49. Ibid. ↩︎
    50. URL : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9692283b/f9.item.zoom, visité le 10/01/17. ↩︎
    51. Le journal est daté jusqu’au numéro 36, correspondant au 30 octobre 1866. D’après le catalogue en ligne de la médiathèque Hector Berlioz (Conservatoire de Paris), le dernier correspondrait au quarante-huitième et aurait été publié en 1867. Cette information proviendrait d’un article du Ménestrel (il n’est pas précisé lequel). URL : http://mediatheque.cnsmdp.fr/, visité le 10/01/15. ↩︎
    52. Les devoirs seront adressés à Bernardin Rahn, au 26, rue Neuve-Bossuet à Paris. ↩︎
    53. Bernardin Rahn, L’Harmonie popularisée, étude présentée sous une forme entièrement nouvelle facile et attrayante, Journal de composition musicale, Paris, l’auteur, 1867, p. 288. ↩︎
    54. Ibid., p. 281. ↩︎
    55. Ibid., p. 281. ↩︎
    56. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie, 1er  cahier, op. cit., p. vii. ↩︎
    57. Ibid. ↩︎